Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE-LAUSANNE/La BD s'expose avant vente aux enchères. Ce sera cher

Crédits: DR

Coïncidence? Non. Signe des temps. La bande dessinée est devenue pour les maisons de ventes un objet hautement commercial. Il suffit de rappeler le million et demi d'euros récemment engrangé par Artcurial à Paris pour une planche d'Hergé, qui reçoit son hommage en ce moment juste à côté, au Grand Palais. La maison, qui talonne en France Christie's et Sotheby's avec ses pratiques innovantes, s'engouffre du reste dans toutes les brèches. La plus grosse reste la voiture de collection. Mais il faut dire que, dans le genre, la maroquinerie «vintage» marche aussi très fort. Les prix s'envolent. Des dizaines de milliers d'euros pour un sac Hermès, c'est beaucoup même si le dieu grec de ce nom est pourvu de petites ailes. 

La coïncidence que j'évoquais est la présence en Suisse romande de deux expositions avant vente de BD. La première restera ultra-courte. Elle a commencé par un vernissage le vendredi 25 novembre et ne dure qu'aujourd'hui samedi 26 à Genève. «Nous faisons une petite tournée internationale avant la vacation du 11 décembre chez Lempertz à Bruxelles», explique l'homme accompagnant les cinquante planches de prestige proposées par Huberty et Breyne, de Paris. Dans la rotonde donnant sur le Rhône de Papiers Gras, en l'Ile, il y a ainsi de grands noms, de Moebius à Zep en passant par Hergé, Tardi, Druillet ou Uderzo.

Questions de générations 

Plusieurs générations se voient du coup représentées. «La chose se sent aux curiosités», remarque Roland Margueron, le maître de maison. «Il y a ceux qui ont pris de l'âge et qui s'intéressent avec des regards d'antiquaires aux productions des années 50 et 60.» Et puis les autres... Notons cependant que, comme le jazz et le rock, la BD constitue un genre classique, et du coup vieillissant. Au vernissage de vendredi, on se serait parfois cru au Parrainage des cheveux blancs. Il faut aussi dire que la vente annoncée exige de sérieux moyens. Rien ou presque en dessous d'une estimation à 6000 euros la planche (prix auquel il faudra ajouter les échutes)! 

Et encore... Les fameux 6000 ne constituent qu'un plancher. On arrive vite à 10 000, voire bien davantage. Il y a du Gaston Lagaffe d'André Franquin prisé entre 65 000 et 70 000 euros. De l'Enki Bilal (il y a déjà eu plusieurs ventes Bilal chez Artcurial) à 35 000-40 000. Du Moebius à 25 000-30 000. De l'Uderzo à 90 000-100 000. Pour une couverture inédite de l'album «La flèche noire» des aventures de Johan et Pirlouit de Peyo, dessinée vers 1959, il faudra enfin compter entre 130 000 et 150 000 euros, plus les frais.

Le facteur rareté 

Qu'est-ce qui justifie les prix? Le désir, bien sûr. La volonté surtout de retrouver son enfance. Les acheteurs d'aujourd'hui, que ce soit pour une Ferrari rouge, une robe de star ou un jeu vidéo des années 1990 (Millon a organisé plusieurs ventes parisiennes du genre), sont de vieux adolescents. «L'idéal», explique Roland Margueron, «est une planche spectaculaire en bon état, tirée d'une série mythique et due à un dessinateur mort, qui aurait donné son fonds d'atelier à une bibliothèque.» Le facteur rareté se révèle important. Mais il y a tout de même des surprises. J'adore Jacques Tardi, par exemple. Eh bien ici, c'est de loin pas ce qui est le plus coté. Un peu moins de 10 000 euros. Trop intellectuel, peut-être. «C'est tout de même de l'argent», conclut Margueron. 

A Lausanne, vendredi 25 novembre, ouvrait aussi l'exposition BD de Galartis. Une maison née de l'union de Catherine Niederhauser, de Lausanne, et de Pierre-Alain Crettenand de Sion, qui organisait naguère à Martigny d'interminables ventes bourrées de tableaux des années 1900-1950 représentant immanquablement des chalets et des sapins. Galartis s'est installé hors de Lausanne, à Crissier. L'entreprise s'est rapprochée pour l'occasion du centre. L'exposition se déroule à l'Espace des Télégraphes du Flon, lieu à la mode s'il en est. La vacation elle-même est prévue dans le très «cosy» Lausanne Palace, histoire de s'asseoir une respectabilité. Ceci le samedi 3 décembre.

Prix de lancement 

Il y a là aussi bien des noms connus. Les estimations demeurent cependant nettement plus basses. Il faut se montrer incitatif. Il s'agit là de «la première vente Bande dessinée, entièrement dédiée aux œuvres originales, menée en Suisse», précise le catalogue. Ce dernier comporte aussi davantage de numéros. Nous ne sommes plus dans la cinquantaine, puisque la planche finale de Zep porte le numéro 243. Les enchères seront en effet alphabétiques. Il y a aussi ici du Bilal (mais à 13 000-18 000), du Jean-Giraud, alias Moebius (à 15 000-17 000) ou du Druillet (à 5500-6500). Le plus cher me semble relever du fétichisme. Il s'agit d'une hideuse statue en bronze de Tintin et Milou par Nat Neujan, un proche d'Hergé, dont la maison espère entre 165 000 et 195 000 francs. Bigre! 

La vente Galartis fait bien sûr la part belle aux bédéistes suisses. Il s'y trouve de l'Exem, du Tirabosco, du Derib, du Hannes Binder ou du Frederik Peeters. Ici, les prix restent doux. Mais je me rend compte que des talent un peu oubliés, comme le très sexe et très SM Guido Crepax, n'ambitionnent pas de grosses enchères. Il n'en va pas de même pour le Belge Philippe Geluck, qui donne aujourd'hui dans l'acrylique sur toile et le bronze édité à quelques exemplaires. Il faut bien que Catherine Niederhauser se soutienne elle-même. Elle expose parallèlement Geluck dans sa galerie lausannoise jusqu'au 4 février 2017...

Pratique 

«Cinquante planches d'exceptions», exposition de la Huberty Breyne Gallery à Papiers Gras, 1 place de l'Ile, Genève, ce samedi 26 novembre de 10h30 à 17h. Catalogue www.hubertybreyne.com Vente chez Lempertz à Bruxelles le dimanche 11 décembre 2016 à 15h. Galartis, exposition Espace des Télégraphes, 16, Côte de Montbenon au Flon, Lausanne jusqu'au 2 décembre. Ouvert de 11h à 19h. Site www.galartis.ch Vente le samedi 3 décembre à 14h30 au Lausanne-Palace.

Photo (DR): Peyo, connu comme l'auteur des Stroumpfs. Une couverture inédite pour une de ses autres séries, celle des aventures médiévales de Johan et Pirlouit, devrait atteindre entre 130 000 et 150 000 euros.

Texte intercalaire.

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