Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE-LAUSANNE/Ettore Scola crève l'écran en rétrospective, 1964-2013

Crédits: AFP

C'était en 1974, à Locarno, sur un écran géant de la Piazza Grande alors tout neuf. Le festival proposait le film d'un réalisateur peu connu hors d'Italie, à part peut-être pour la comédie noire «Drame de la jalousie» (1970). Le public attendait d'Ettore Scola un produit agréable et bien fait. Il a reçu le choc de «Nous nous sommes tant aimés», qui refaisait l'histoire de l'après-guerre avec ses illusions et ses compromissions. Ses rêves aussi. Sur le même thème, Dino Risi avait donné un film bien plus acerbe avec «Une vie difficile» en 1961, alors qu'on était à l'aube du grand «boom» économique transalpin. 

Mort le 19 janvier 2016 à 84 ans (il était de 1931), Ettore Scola fait dès aujourd'hui l'objet d'un hommage aux Cinémas du Grütli genevois et à la Cinémathèque suisse à Lausanne. Il ne faut pas oublier que l'ambition de l'ex-Centre d'animation cinématographique (comme celle de la Cinémathèque, du reste) est double. Elle se veut à la fois prospective et rétrospective. Les deux choses peuvent du reste se rejoindre. Certaines carrière durent fort longtemps. Venu du journalisme satirique, le Campanien Scola a écrit ses premiers scénarios au milieu des années 1950. En 2013, il donnait encore un dernier long-métrage. C'est «Qu'il est étrange de s'appeler Federico» en hommage à son ami Fellini, qui apparaissait d'ailleurs en silhouette dans «Nous nous sommes tant aimés».

Une ascension lente 

En une soixantaine d'années, Scola a connu l'apothéose et le déclin du cinéma italien. Celui-ci se met en place dans les dernières années du fascisme. 1942 marque un sommet dans le nombre des films produits, grâce à des studios bien équipés et à toute une série de jeunes talents, dont Fellini scénariste. Dans les années 1950 se produit ainsi une quantité de petits films, destinés à un public encore privé de TV. La décennie suivante connaît l'essor des grands noms (Visconti, Pasolini, Comencini, Monicelli...), tandis que subsiste une série «B» très vivace, comme il n'en existe plus nulle part ailleurs en Occident. Au peplum succède le spaghetti western, le «giallo» policier ou le film d'aventures exotiques ultra-fauché. C'est dans ce milieu vivace que Scola fait se premières gammes, puisque la comédie (souvent à sketches) plait tant aux spectateurs. 

Les débuts de Scola en tant que cinéaste sont obscurs, après sa première incursion derrière la caméra avec «Parlons femmes» en 1964. Certaines réalisations demeurent d'ailleurs inédites dans les pays francophones, comme «Cent millions ont disparus» ou «Nos héros retrouveront-ils leur ami, mystérieusement disparu en Afrique?» Il s'agit sans doute pour le premier (j'ai vu le second, franchement pas bon, à la télévision) souvent de bandes agréables mais bâclées, comme peuvent l'être certains Dino Risi inconnus proposés cet été à Paris. Il fallait faire ses gammes et donner confiance, avant de donner un film comme «Nous nous sommes tant aimés», qui propulsa d'un coup Scola sur le devant de la scène, ou plutôt de l'écran.

Les difficiles années 1980 

La suite devait le maintenir à la première place. En 1977, «Affreux, sales et méchants» proposait, à la façon italienne, une comédie politiquement très incorrecte sur la misère de la périphérie des villes. L'année suivante, le réalisateur faisait sensation à Cannes avec «Une journée particulière» où, dans des tons sépia, il racontait la rencontre d'une brave ménagère et d'un homosexuel dans l'Italie homophobe de 1938. C'était ensuite «La terrasse» (1981), film unanimiste sur le monde romain, «La nuit de Varennes» (1982), qui racontait la fuite de Louis XVI sans jamais montrer la famille royale de 1791, puis enfin «Le bal», sans une ligne de dialogue, qui pérennisait il est vrai un spectacle pré-existant. 

Restait ensuite à continuer, alors que le cinéma italien donnait brusquement de graves signes d'effondrement économique. La TV berlusconienne opérait des ravages. Les salles fermaient l'une après l'autre. Venise, qui a inventé le concept du festival de cinéma en 1932, n'en possède ainsi aujourd'hui plus une seule, du moins permanente. Scola a mis un pied en France pour des coproductions. Ses films sont devenus moins importants, mais «Passion d'amour», réalisé dans de telles conditions dès 1981, n'avait déjà rien d'affriolant. Peut-être y a-t-il des titres à réhabiliter entre «Macaroni» (1985), qui faisait un clin d’œil à l'Amérique, et «Le dîner» (1998), où Fanny Ardant incarnait une improbable tenancière de restaurant romaine.

Vieillissement des cadres

L'autre phénomène qui caractérise le cinéma italien après 1985, et qui a culminé dans les années 2000, c'est le vieillissement des cadres. Les nouveaux talents se sont fait rares, à part Nanni Moretti. Les têtes d'affiches restaient les mêmes que dans les années 1950. Scola a donc tourné avec un Marcello Mastroianni (dix films en commun) de plus en plus âgé. Idem avec Vittorio Gassman, même si ce dernier est mort plus tôt. Ce manque de renouvellement a donné un art crépusculaire, auquel Scola avait de façon prémonitoire sacrifié dès «La plus belle soirée de ma vie» en 1972, Pierre Brasseur mourant d'ailleurs en plein tournage de cette adaptation de Dürrenmatt... 

Pratique

«Ettore Scola», Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 7 au 20 septembre. Tél. 022 320 78 78. site www.cinemas-du-grutli.ch La Cinémathèque suisse de Lausanne (www.cinematheque.ch) a commencé son hommage à Scola le 28 août. Moins concentré dans le temps, il ira jusqu'au 15 octobre.

Photo (AFP): Ettore Scola en festival, à la fin des années 1970.

Prochaine chronique le jeudi 8 septembre. La Fondation Beyeler de Bâle propose son exposition de luxe consacrée à "Der blaue Reiter".

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