Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Ville répartit-elle bien son budget culturel? Non!

«La Culture lutte». On n'entend plus que cela. Les Genevois peuvent aussi le lire sur des affichettes rapprochant audacieusement ses problèmes de ceux des précaires, des locataires... et des fonctionnaires. Ils le voient enfin tous les jours, en passant devant le Grand Théâtre. On se souvient que la manifestation (non autorisée, c'est-à-dire interdite) du 19 décembre a fini par un bombardement de la façade par de la peinture et de l'huile de vidange. Que faire? Une seule chose sûre. Les casseurs ne seront pas les payeurs. 

C'est pourtant pour des questions d'argent que les milieux culturels, qui ont fini par former une véritable population, se battent. Le budget 2016 a subi dans leur domaine une coupe linéaire de 2%, ce qui peut sembler idiot. C'est comme si tout le monde avait bénéficié au départ des mêmes subventions, ce qui reste loin d'être le cas. Dire que Genève se désengage de la culture n'en constitue pas moins une contre-vérité. Il suffit de regarder les chiffres, et surtout de les comparer à ce qui se pratique ailleurs.

Quatre fois moins à Lausanne 

Je vais donc causer boutique. La Ville de Genève débourse plus de 250 millions par an pour ses institutions théâtrales, muséales, musicales et autres. Cela représente le 23,4% de son budget, ou 1377 francs par tête de pipe (je n'ose pas dire «contribuable», vu qu'un tiers des Genevois ne sont pas en mesure de payer d'impôts). Allons regarder ailleurs. Tiens! A Lausanne, la culture représente seulement le 5,8% du budget. Le montant est du coup de 69,2 millions, soit 535 francs par personne. Et la Suisse allemande, dont chacun salue la vitalité culturelle? Eh bien Bâle n'accorde que le 3,7% de son budget à la culture et Zurich le 3,4% (1). J'ajouterai pour finir que certaines communes genevoises se sont fortement engagées. Il suffit de citer Meyrin. 

Des sous, il y en a donc. Mais les charges peuvent sembler écrasantes. En 1960, la culture se limitait chez nous à peu de choses, faiblement encouragées par la Ville ou laissées en sommeil, comme les musées. Je rappelle que Genève a vécu sans Grand Théâtre de mai 1951 à décembre 1962 et que l'Ariana a été bouclé plus tard pendant des années (les deux fermetures résultant du résultat négatif de votes populaires), alors qu'elle ne comptait aucun festival. Aujourd'hui, il y en a plus de cent par an, dont les activités se chevauchent. Il suffit de regarder les affiches, dorénavant quasi toutes culturelles. L'offre est affolante et le sigle de la Ville orne la plupart d'entre elles.

Marges institutionnalisées 

Comment en est-on arrivé là? Progressivement, bien sûr! Aux institutionnels se sont ajoutés les marginaux, qu'il fallait bien encourager. La culture alternative s'étant vu officialisée de la sorte, il se créait de nouveaux «off». Il a fallu du coup augmenter le gâteau des subventions, ce qui posait peu de problèmes dans une cité se croyant riche. La Ville s'épargnait du coup le délicat problème des choix. Sous Lise Girardin, que Marc Cramer du Musée des Sciences surnommait «Danton» en raison de son physique comme de son autorité quasi révolutionnaire (elle était pourtant radicale!), il y avait encore des décisions. Dès René Emmenegger, son successeur plus timoré, la Ville a passé au «saupoudrage». Quelques billets pour tout le monde. Et beaucoup de fric pour les poids lourds. 

Il faut en effet bien y venir maintenant. Genève traîne deux boulets. Ce sont le Grand Théâtre, que gère une fondation ad hoc, et les Musées d'art et d'histoire (MAH) . Epargné par le dernier budget, d'où la rage des alternatifs, le premier coûte 40 millions par an. Les seconds reviennent à 35 millions. Le public en a-t-il ici pour son argent? Il est permis d'en douter. Depuis son ouverture en 1879, le premier a accumulé les couacs, ce qui semble fâcheux en matière musicale. On avait pensé le fermer dans les années 1920, lors de la débâcle financière des Bartholoni, les mécènes qui payaient presque tout. C'est dire! Il y a bien sûr eu l'ère Hugues Gall, vue depuis comme un âge d'or. Mais que dire de la gestion de Jean-Marie Blanchard, puis de Tobias Richter, nommé en 2009? La récente affaire de «La Flûte enchantée» (1) laisse songeur, même s'il est permis de penser que l'opéra se meurt d'un abus de dramaturgies sans rapports avec les œuvres. Que les chanteurs se prennent pour des divas, passe encore, mais est-ce là le rôle des metteurs en scène et des directeurs de théâtre? 

Pour ce Grand Théâtre, qui va entrer en travaux (on pourra y ajouter la façade souillée...) la Ville n'en construit pas moins, place des Nations, un chalet géant pour les saisons 2016 à 2018. Il défigure la campagne Rigot. Et moi qui croyais que le Bâtiment des Forces motrices (ou BFM) avait été remis à flot pour servir de roue de secours! Eh bien non, il faut continuer les dépenses, en améliorant au passage le cube, en forme de carton à chaussure, imaginé à Paris afin d'accueillir provisoirement la Comédie française dans les jardins du Palais Royal. Sept mois de construction au lieu d'un remontage. On ne fait jamais simple à Genève.

Pain blanc et pain sec 

Les Musées d'Art et d'histoire, maintenant. Le public en a-t-il pour ses 35 millions? Assurément pas! Pléthorique, l'équipe produit trois fois moins d'expositions que du temps de Cäsar Menz, éliminé en 2009 (1). Son travail scientifique semble limité, puisque sa revue ad hoc «Genava» de décembre 2014 n'a paru qu'à la fin de l'automne 2015. Il est vrai que l'institution, chapeautée par Jean-Yves Marin, se focalise sur un MAH+ dont les coûts prévisionnels ont souvent pris l'ascenseur. On a passé du projet de «lifting» à 10 millions, dans les années 1990, à environ 140. Les pessimistes parlent en plus de coûts volontairement sous-estimés. Il circule ainsi, selon les rumeurs, des chiffres allant de 220 à 270 millions. 

Je suis désolé d'avoir été aussi long. Il devient pourtant clair, à ce stade, que le pain blanc étant mangé par le Grand Théâtre et les MAH, il reste le pain sec pour les autres, surtout s'ils jouent les mauvais élèves comme l'Usine. Genève mise sur un institutionnel discutable en sacrifiant ce que d'aucuns appellent sa culture vivante. Son bouillonnement. Il n'y a cependant pas que cela. On parle toujours de grands idéaux et d'ambitions artistiques élevées. Mais il existe hélas le quotidien. La culture, telle qu'on l'entend aujourd'hui, c'est toujours davantage du social. Il faut bien que les gens qui la font vivent. Et vivre, ça coûte cher.

Le fameux "saupoudrage"

Les culturels et cultureux étaient jadis très peu. Comme les intermittents en France, ils deviennent légion à Genève. Les sauterelles d'Egypte de la Bible. Aucun rapport entre leur situation financière et celle des gens (fonctionnaires de la ville ou membres d'une institution culturelle) engagés à l'année et parfois grassement payés. Leur «vache enragée» n'est plus un accident de jeunesse, comme il y a soixante ans. Il s'agit d'un état permanent. Evidemment, un geste de l'Etat dévierait dans certains cas de son sens. Il aiderait une forme de création à laquelle il ne croit pas, pour laquelle il n'existe pas forcément de public (3) et qui se révèle parfois (au mieux) médiocre. C'est un peu de la charité. Je rappelle tout de même que les Fonds de décorations de la Ville et de l'Etat sont nés du besoin vital d'aider des peintres et des sculpteurs, pas toujours excellents, après la Crise de 1929. 

Comment conclure? En se demandant s'il ne faudrait pas mieux répartir la manne, d'autant plus qu'on peut rarement dire que les productions du Grand Théâtre ou du MAH assurent à Genève un éclat international, voire national. Il y a trop d'un côté et trop peu de l'autre. Une seule chose sûre. Evidente. Vu qu'on se serre la ceinture, même si c'est encore d'un seul cran, il faudrait enfin avoir le courage de faire des choix. C'est ce qu'on appelle une politique culturelle. Genève en possède-t-elle une, au fait? 

(1) Les pourcentages suisses sont ceux de 2012.

(2) Petit résumé. Tobias Richter a renvoyé le metteur en scène Daniel Kramer, dont il n’était pas satisfait, pour reprendre une vieille production de Bonn. D'où pas mal de frais, en attendant ceux de Justice.

(3) Certains directeurs de théâtre assurent avoir "vant tout «un public de professionnels», ce qui signifie en clair que des acteurs viennent voir leurs collègues sur scène.

Photo (Fabrice Coffrini/AFP): Le Grand Théâtre genevois après le passage des casseurs. 

Prochaine chronique (moins longue) le mercredi 30 décembre. Genève toujours. Henri Michaux et Zao Wou Ki sont à la Fondation Bodmer.

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