Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Société des Arts propose son exposition Alfred Dumont

Crédits: Société des Arts, Genève 2018

La Société des Arts nous donne le bonjour d'Alfred. Jusqu'au 11 novembre, la Salle Jules-Crosnier de l'Athénée genevois se voit occupée par «L'héritage insoupçonné d'Alfred Dumont», mort en 1894. Je vous en avais déjà parlé au moment où le projet se mettait en place. Voici le résultat. Les visiteurs peuvent découvrir en quatre parties l’œuvre et la vie de celui qui était devenu un parfait inconnu. Il s'agit d'un des premiers effets de la volonté de valorisation des archives de l'illustre compagnie, fondée en 1776 (1). A terme, elles devraient se retrouver accessibles sur le Net. Un énorme travail, ici mené par Sylvain Wenger et Frédéric Hueber. Jusqu'ici, la Société des Arts avait plutôt la politique du carton bien rempli, sur lequel s'accumulait la poussière. 

«Nous sommes partis des actes de succession», expliquent Frédéric et Sylvain. Le visiteur peut du reste les consulter d'entrée, dans un fac-similé d'une troublante vérité. Ce sont des pages de registre où tout se voit consigné avec une belle écriture de comptable. La calligraphie jouait alors un rôle important. Il y a les legs, les dettes (très peu de dettes, du reste) et plein de chiffres donnant un état de fortune. «On y apprend beaucoup sur le personnage, mort sans héritiers directs. Où il place son argent. A qui il en doit encore un peu. Il a ainsi une petite ardoise de treize francs chez Brachard et des actions au Moyen Orient colonial.» Le lecteur attentif se rend également compte de l'énormité de sa collection. Elle compte 4000 objets. «Un peu de tout, dont une partie sera donnée à des institutions, tandis que le reste se verra dispersé aux enchères. Il y avait notamment une extraordinaire collection de gravures à sujets genevois. Notons que l'exposition avant la vente s'est tenue à l'Athénée où nous sommes.» La boucle semble aujourd'hui bouclée.

Connu de son temps 

«Nous ne savions rien au départ d'Alfred Dumont», explique le tandem de commissaires. De son temps, l'homme semblait pourtant connu comme le loup blanc. C'en était au point que lorsqu'il prononça sa nécrologie devant la Société des Arts, Théodore de Saussure, son président d'alors, avait jugé inutile de décrire la personnalité de l'homme. «J'ai à peine besoin d'en parler devant un public genevois.» Ses auditeurs se sont juste vu rappeler qu'il s'agissait d'une nature expansive. «Il aimait la conversation d'autrui et la sienne était généralement appréciée.» Il faut dire, et Sylvain Wenger comme Frédéric Hueber insistent sur ce point, que Dumont constitue homme de réseau. «Il a toujours travaillé ses relations, que ce soit durant ses études, à la Société de Zofingue, dans les ateliers de peinture qu'il a fréquentés à Düsseldorf et à Paris ou pour faciliter son désir de fédérer les artistes suisses.» Dans les vitrines peuvent ainsi se lire ses rapports suivis avec son ami Albert Anker. 

Alfred Dumont était donc aussi peintre. Né en 1828, il aurait dû faire du droit. Il lui a préféré les arts, qu'une solide fortune familiale lui permettait de pratiquer en amateur distingué. «Aucun besoin réel de vendre.» Sa production, «qui semble avoir été abondante», fait logiquement l'objet d'une des quatre sections de la petite exposition. Un mur pour chaque facette du personnage. Le visiteur y voit en vedette, accroché un peu haut, une «Sortie d'église en Valais», un thème alors à la mode. Le canton jouait alors pour les artistes le rôle de réserve d'Indiens. «Achetée par la Municipalité pour le Musée Rath, cette toile a été restaurée pour nous au Musée d'art et d'histoire.» Cette toile honorable se retrouve accompagnée de quantité de dessins (2), parfois exécutés en voyage. L'observateur reconnaîtra ainsi des figures vues au Prado ou à Amsterdam.

Tour du monde en 1891 

L'essentiel de la présentation demeure cependant vouée au collectionneur, et au globe-trotter. Dumont a donc beaucoup acheté. On se souvient que l'exposition «Schnaps et röstis» de l'Ariana sur la poterie suisse-alémanique des XVIIe et XVIIIe siècles comportait nombre de plats donnés par ses soins. Il y en a de nouveau quelques-uns à la Salle Crosnier. «Nous voulions cependant donner la vedette au tour du monde que l'homme a accompli en 1891. Il a tout vu et tout crayonné, à une époque où les chemins de fer et le bateau à vapeur avaient pris de l'importance.» En six mois, le sexagénaire aura passé d'Aden à Ceylan. De Java à l'Indochine. Retour après une traversée complète des Etats-Unis. «Nous montrons la feuille avec ses commentaires sur le jeune Metropolitan Museum de New York.» C'est l'aventure de sa vie. Le début de sa mort aussi. Dumont est rentré mal portant. L'exposition peut se clore sur son portrait âgé par son amie la comtesse de Maupéou. «Il a été retrouvé dans l'une cachettes de l'Athénée, à la hauteur de l'escalier. On y déniche bien des choses.» 

Au sortir de la salle, le visiteur en sait non seulement davantage sur un individu, mais sur toute la vie artistique locale d'une époque. Alfred Dumont se verra vite oublié après sa disparition. Pourtant signées et datées, ses œuvres ont été perdues de vue. Elle se sont entassées dans des réserves muséales ou les greniers des héritiers de leurs acquéreurs. Le nom lui-même s'est perdu. «Nous avons tenté de restituer la richesse des échange culturels auxquels il a pris part.» La fin du XIXe siècle forme en effet le moment où les choses se mettent en place. Associations. Expositions. Musées. Une coïncidence fait que l'hommage à Alfred Dumont précède de quelques semaines celui que l'Ariana va rendre à Gustave Revilliod, disparu quatre ans avant lui. Le hasard fait parfois bien les choses...

(1) A l'automne 2016, une première exposition donnant une idée de la richesse des collections avait déjà été organisée sous le titre de "Lumières" à l'Athénée.
(2) «Sur les 8000 dessins déposées au Musée d'art et d'histoire que possède la Société des arts, 3000 sont d'Alfred Dumont», précise Etienne Lachat, secrétaire général de la SDA.

Pratique

«L'héritage insoupçonné d'Alfred Dumont», Salle Jules-Crosnier, Palais de l'Athénée, 2, rue de l'Athénée, Genève, jusqu'au 11 novembre. Tél.022 310 41 02, site www.societedesarts.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, les samedis et dimanches de 11h à 17h.

Photo (Société des Arts): Le portrait d'Alfred Dumont âgé par la comtesse de Maupéou.

Cet article est immédiatement suivi par un autre sur la proposition artistique de Benoît Billote à la Société des Arts.

Prochaine chronique le mercredi 26 septembre. Alexandre Lacroix, de "Philosophie Magazine", donne un livre "Devant la beauté de la nature".

 

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