Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Société des Arts donne son Prix à !Mediengrupe Bitnik

Crédits: Greg Clément/Société des Arts

Nous sommes le jeudi 28 septembre à l'Athénée. Remise à 18 heures du Prix 2017 Arts visuels de la Société des Arts à !Mediengruppe Bitnik (avec point d'exclamation). Un grand soir genevois, avec ce que cela suppose de concurrence. On inaugure au même moment les «Design Days» au Pavillon Sicli (1). Une manifestation semblant devoir se dérouler partout. Il y aura un jour des «Design Days» à Morges ou à Versoix. Ils existent bien déjà à Langenthal... Il y a aussi le vernissage des «Dessins italiens de la Renaissance» au Cabinet des arts graphiques. Là, c'est déjà plus étrange. La Société des Arts, propriétaire de l'Athénée, et les Musées d'art et d'histoire, dont dépend le Cabinet, travaillent en principe conjointement. Ce ne sont de plus pas les expositions qui se multiplient au MAH... Une seule cette saison! Notez qu'il s'agit là d'une «genevoiserie» de plus. Il y a deux ans, la remise du Prix de la Société des arts avait déjà eu lieu simultanément avec le lancement de la rétrospective Jean-Pierre Saint-Ours au MAH. Bis repetita... 

Mais de quoi s'agit-il au fait? Du grand encouragement à la création contemporaine de la Société des Arts. Celle-ci se veut toujours aussi jeune, même si elle est née en 1776 et si cela se voit chez certains de ses membres (2). Jusqu'au début du nouveau millénaire, la SdA distribuait toutes sortes de récompenses, nées de bourses créées au fil du temps. Leur montant s'est ensuite vu réuni, un peu comme on met de l'argent dans une tirelire. Celle-ci se voit cassée tous les deux ans depuis 2009. Il y a 50 000 francs dedans, ce qui en fait un trophée bien doté sur le plan suisse. Le choix se porte sur un artiste en milieu de carrière. Il doit avoir donné, mais aussi promettre pour l'avenir. Rien à voir avec les «life achievements» à l'américaine précédant de peu le cimetière.

Choix unanime 

Jusqu'ici, le choix est demeuré assez classique, comme le rappelle au micro de la salle Jules-Crosnier une Nathalie Hardyn hors d'haleine. La présidente sort presque échelée d'un tram quelque peu poussif venant de Carouge. Le jury a commencé par couronner Francis Baudevin, qui fait de la peinture-peinture, même si le Fribourgeois s'inspire d'emballages qu'il agrandit démesurément. Il y a ensuite eu Christophe Büchel en 2011. A suivi en 2013 Gianni Motti, qui sort tout de même de la norme en se mettant en scène pour des sortes de canulars. 2015 fut enfin l'année de Sylvie Fleury, dont chacun connaît les variations un peu répétitives sur le luxe en forme de sacs griffés remplis d'objets de marque ou les poudrier écrasés sur des plaques de miroir. 

«Les recherches pour le prix 2017 ont commencé en décembre 2015», raconte au public Felicity Lunn, la directrice du Centre Pasquart de Bienne. La dame lit son texte au micro en français avec un accent anglo-germanique. Je comprends deux mots sur trois. Je saisis néanmoins qu'un comité a mené sa prospection en se concentrant sur des artistes sinon liés à Genève du moins à la Suisse. Ils a ensuite fait quinze propositions. «La décision du jury a été unanime. Elle s'est portée sur !Mediengruppe Bitnik, qui travaille de manière critique sur les nouveaux médias.»

Quatre moniteurs de guingois

Et Felicity de dire dans la foulée que dans «bitnik» il y a à la fois du «beatnik» et le «bit» technologique. Elle rappelle les œuvres précédentes des deux membres du groupe, Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo, qui travaillent comme il se doit à Berlin. «Le point d'interrogation précédant leur nom se révèle à la fois important et dérangeant.» Comme je vous ai déjà raconté cet été leur exposition à l'EPFL lausannois intitulée «Come Chat With Me» (qui s'est terminée le 24 septembre), j'abrège, Je vous citerai juste deux titres. Ce sont «Delivery for Mister Assange», qui a fait connaître les duettistes en 2013, et «Jusqu'ici tout va bien», créé pour le Centre culturel suisse de Paris en 2016. 

Il n'y a plus qu'à mettre le courant pour que les invités puissent voir leur nouvelle installation, conçue pour une Salle Jules-Crosnier au décor Napoléon III pour le moins inappropriée aux nouveaux médias. Le corridor et la chambre annexe restent vides. Il y a juste quatre grands moniteurs, posés de guingois. Après quelques secondes débute «Alexa, Who Is Joybubles?», dont je n'ai compris le sens profond que grâce aux explications du site de la Société des Arts (n'ayant pas eu le courage de lire le long ouvrage explicatif publié à ce propos). Des mots défilent en rafales sur fond bleu, passant d'un écran à l'autre sur une musiquette un brin disco de Philippe Hallais. Vous saurez qu'il s'agit d'un hommage au premier pirate téléphonique Joybubbles, actif au début des années 1960. Ce plaisantin Américain est mort à 58 ans en 2007. Il tient ici le rôle du père fondateur, puisque Carmen et Domagoj, qui flirtent avec la quarantaine, bidouillent à longueur de journée.

Est-ce bien de l'art... 

Les réactions de la salle se font un peu indifférentes. Interrogatives surtout. Est-ce bien de l'art? On fait bien comprendre aux réfractaires qu'ils subissent problème générationnel. L'avant-garde n'est pas là pour se voir discutée, même si des réactions négatives font à mon avis bien dans le paysage. Quand il n'y en a plus, c'est qu'on se retrouve dépassé. L'assistance peut ensuite passer aux discussions privées, tout en goûtant un buffet, lui aussi très mode. Le serveurs détaillent gentiment ce que les convives vont mettre en bouche. Une bonne idée. Avant, il se révèle difficile d'identifier les nourritures. Après subsistent de nombreux doutes. Il y a comme cela des éducations artistiques et gastronomiques à remettre au goût du jour... 

(1) J'avais pensé faire un article sur les "Design Days". J'y ai renoncé après avoir vu. Pourquoi se montrer toujours désagréable?
(2) Comme le précise son secrétaire général Etienne Lachat, le nombre des membres augmente cependant aujourd'hui de 10 pour-cent par an.

Pratique

!Mediengruppe Bitnik, Salle Jules-Crosnier, Palais de l'Athénée, 2, rue de l'Athénée, Genève, jusqu'au 4 novembre. Tél. 022 310 41 02, www.societedesarts.ch (site complexe à manipuler) Ouvert du mardi au vendredi de 15h à 19h, le samedi de 14h à 18h.

Photo (Greg Clément/Société des Arts): L'installation dans la salle Jules-Crosnier. 

Prochaine chronique le lundi 2 octobre. Dessins de la Rennaissance italienne au Cabinet des arts graphiques genevois.

 

 

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