Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / La Société d'histoire et d'archéologie fête ses 175 ans

L'exposition, qui a dû coûter le centième d'une des luxueuses (et parfois inutiles) présentations du Musée Rath, doit se mériter. Pour la voir, il faut emprunter l'étroit escalier menant aux Archives d'Etat. Et là, dans un vénérable bâtiment massacré par sa restauration des années 1970, elle n'occupe qu'une sorte de boyau. La présentation temporaire d'objets et de manuscrits arrive ici "en plus". Il ne s'agit pas d'une mission prioritaire. 

Qu'importe! La Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève (SHAG pour les intimes) méritait bien un coup de chapeau pour ses 175 ans. Ses activités ont été très variées, surtout pendant les premières décennies. L'archéologique n'était pas étatisée. Il n'existait pas d'autre société pour défendre le patrimoine. Il convenait enfin de beaucoup publier, même si l'historiographie locale était loin de partir de rien. 

Un fouilleur de 15 ans

Une vingtaine de vitrines refont donc un parcours complexe. Il a fallu trouver de la place pour tout, alors qu'il y a en fait bien peu d'espace. Le public verra ainsi des photos, des manuscrits et même des objets. En 1857, à 15 ans, Henri Fazy a par exemple fait donc à la société de céramiques romaines, qu'il avait trouvées lors de la destruction des fortifications. 

Il faut se donner le temps de parcourir les vitrines, de prime abord peu engageantes. Il y a en effet beaucoup à voir et à apprendre. L'exposition est accompagnée par un catalogue, lui très luxueux, vendu 18 francs, alors qu’il est revenu à bien davantage. Il faut dire que cette publication richement illustrée, confiée à un graphiste et tirée sur un beau papier a modestement été tirée à 100 exemplaires. Un futur «collector»! 

Pratique

«Histoire de savoirs, La Société d'histoire et d'archéologie de Genève», Ancien Arsenal, 1, rue de l'Hôtel-de-Ville, Genève, jusqu'au 20 décembre, tél. 022 327 93 20, site www.geneve.ch/archives Ouvert du lundi au vendredi de 9h à 17h. Photo, une fouille à Genève, vers 1900. Elle est extraite du catalogue d'"Histoire de savoirs". Collection CIG.

 

Matthieu de La Corbière: "La société se porte bien pour son âge en 2013"

Ils sont deux à avoir monté l'exposition. Deux à avoir non pas tout fait, mais fait de tout. «Histoire de savoir», présenté aux Archives d'Etat, n'a bénéficié d'aucun budget. L'équipe a dû scier du bois et installer dans les vitrines (il y en a tout de même 21!) quelque 230 objets. La manifestation est assumée par Françoise Dubosson et Matthieu de La Corbière, qui ont aussi assuré la publication du catalogue. C'est ce dernier qui répond à mes questions. 

Qu'est-ce qui a motivé, en mars 1838, la création de la Société d'histoire et d'archéologie par Henri Boissier (alors septuagénaire!) et ses amis?
Ce lancement se situe dans un contexte européen de redécouverte d'un passé menacé. La France classera ses premiers monuments en 1840. On construit beaucoup à cette époque à Genève, même si la cité reste enserrées dans ces murs. Ce sont les années de Corraterie, du Crédit lyonnais et du quartier des Bergues. Autant dire que l'on détruit, au risque de perdre la mémoire. 

La société, qui lance l'archéologie à Genève, va donc mener des combats.
Elle possède à l'époque une mission de sauvegarde. Elle la conservera jusque vers 1950, quand d'autres instances prendront le relais. Il s'agit de documenter, comme lors de la démolition de l'ancien palais épiscopal dans les années 1840, puis d'obtenir des conservations. Il y aura des batailles perdues comme la Tour Maîtresse en 1864. Des réussites, dont la Tour de l'Ile en 1897-98. Le plus gros échec reste la disparition de la Tour Thélusson à la Corraterie en 1903. On y avait découvert par hasrad d'admirables fresques gothiques, qui ont accéléré sa destruction pour mettre le public devant le fait accompli. Mais un membre de la société avait pris clandestinement des photos de ces peintures comme preuves. Le scandale a été énorme. 

Quelle est aujourd'hui la santé de la SHAG?
Assez bonne. Nous étions montés jusqu'à 500 membres à un certain moment. Nous en conservons 300. Notre réseau de correspondants dans le monde me semble considérable. Nous sommes liés à 182 institutions. Nous échangeons nos publications. Il y en a ainsi une série à la Librairie du Congrès à Washington. 

Les membres se renouvellent-ils?
Oui. Nous avons l'avantage de former une société pluridisciplinaire. Nous ne compartimentons pas les savoirs, comme d'autres. Nous recevons donc des étudiants. Les enfants participent aux visites. C'est passionnant pour eux de découvrir le Tir à l'arc du côté de Chêne. Son association dure depuis le XVe siècle! 

Plus ancien éditeur genevois en activité, vous publiez beaucoup.
Il existe trois sortes d'ouvrages. D'abord de gros livres. Nous venons de sortir le second tome sur la cathédrale par Charles Bonnet et il y en aura un troisième, dû à notre président Marc-André Haldimann. Nous sortons aussi un bulletin comprenant chaque fois plusieurs études. Un tout récente comprend ainsi le texte, qui me semble fondamental, sur l'agriculture dans le Genevois aux XIVe et XVe siècles. Dix ans de travail pour Gérard Détraz! Et puis il y a les cahiers, plus restreints. Ils ne comportent en principe qu'une seule étude. 

Avez-vous un autre projet que cette exposition pour fêter les 175 ans en 2013?
Un colloque les 15 et 16 novembre, consacré à l'historiographie genevoise. Comment s'est construite cette science très politique, qui remonte chez nous au XVIe siècle? Il ne s'agira pas que de rappeler un matériel déjà très riche. Que reste-il encore à faire en la matière?

Prochaine chronique le samedi 8 juin. Manet revient à Venise dans le Palais des Doges. Une amorce pour les articles sur la Biennale, qui paraîtront dès le 9 juin.

 

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