Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / La secte de Marina Abramovic compte du riz

"Counting the rice". Le titre est en anglais. Normal! Nous nous trouvons dans le monde de l'art contemporain, produit international s'il en est. Marina Abramovic, qui vient de temps en temps dire "coucou" aux Genevois à la galerie Guy Bärtschi, opère son retour au Centre d'art contemporain. En 1987, alors qu'il n'était pas encore localisé au BAC, la Serbe avait donné là "Die Mond, der Sonne". Il s'agissait de sa dernière collaboration avec l'Allemand Ulay avant leur séparation, performative comme il se doit, sur la Grande Muraille de Chine. Chez Marina, le spectacle ne se situe jamais très loin de la vie. 

De quoi s'agit-il aujourd'hui, au second étage du BAC? De compter des grains de riz, extraits d'un tas où ils se trouvaient mêlés à des lentilles. Les petits machins noirs que l'on peut voir ne sont en effet pas des grains de caviar. Pour ce faire, il y a sur des tables une trentaine d'hommes et surtout de femmes, vêtus d'une blouse blanche et les pieds enserrés dans des chaussons bleus. Dans un silence sépulcral (la méditation, sans doute), ce petit monde s'active. "On a l'impression d'être dans une secte", me glisse ma voisine, venue comme moi en spectateur. Visiteurs respectueux, tout de même. Nous n'allons pas distribuer des cacahuètes comme au zoo.

Interdit de s'arrêter 

Tous volontaires, bien sûr, les trieurs et les trieuses "sont venus de toute l'Europe", me murmure la surveillante. Elle aussi arbore une blouse blanche, mais marquée sur le sein d'un gros MAI rouge (pour Marina Abramovic Institute). Elle a du coup l'air d'une infirmière. Il faut dire que l'exercice, qui dure sept heures d'affilée en comptant l'instruction, se révèle épuisant. Impossible de s'asseoir correctement! Les bancs, dessinés par Daniel Libeskind, un architecte d'autant plus coté chez les intellectuels qu'il ne construit presque jamais rien, empêchent de s'adosser. Et défense de sortir! C'est s'éliminer du jeu sans espoir de retour. 

La grande prêtresse de l'extrême était présente à Genève le premier jour. Elle a délégué pour la suite. La dame prépare sa propre intervention pour la Serpentine Gallery de Londres, qui se déroulera entre juin et août. Une chose où elle ira encore plus loin qu'à l'accoutumée. Le risque est une drogue violente, à laquelle elle a pris goût dès l'enfance. "Les gens me considéraient alors comme folle", déclara une fois Marina dans une vidéo. Les choses ont bien changé. Si les pessimistes la jugent encore à moitié folle, les optimistes en ont fait une icône mode. Marina Abramovic c'est chic. Comme Bill Viola, aujourd'hui à Berne. Et comme Daniel Libeskind, of course!

Deux regards possibles

Face à une exhibition du genre de "Counting the rice", deux attitudes semblent possibles. Deux seulement. Impossible de se sentir ailleurs que dedans ou dehors. Soit le visiteur considère qu'art rime avec longueur et douleur, et il accédera à la révélation totale. Soit il éclatera de rire. Pour ma part, pensant que rien ne dure vraiment, même les sentiments, et que l'existence est plutôt faite pour en jouir, j'aurais tendance à adopter la seconde position. Rire étouffé tout de même. Chacun a droit à son opinion. Je sors donc en silence du CAC, l'estomac un peu creux. 

Que vais-je manger pour me remettre? Mais du riz, par exemple!

Pratique 

"Counting the rice", Centre d'art contemporain (CAC), 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 11 mai. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Visible de 12h à 18h Photo (Olivier Vogelsang): Comptage le premier jour. Il n'y a pas encore de blouzses blanches!

Ceci est un texte intercalaire. Demain, comme prévu, le musée d'art moderne de Vérone.

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