Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/"La science en dépôt". Les plâtres d'après l'antique sont exposés à Carl-Vogt

Crédits: Université, Genève

Pour le moment, on essuie les plâtres. Normal! Nous sommes en pleins travaux. C'est le «chantier des collections» de notre Musée d'art et d'histoire, en plus dynamique. Une petite équipe s'attelle à rendre présentables une trentaine de moulages appartenant à l'Université de Genève. La salle d'exposition de l'UNIGE à Carl-Vogt ressemblera toujours à un lieu en déménagement au moment de l'inauguration de «La Science en dépôt». Une statue sort un demi bras blanc d'une caisse. Il s'agit de montrer que les plâtres ont passé d'Uni-Bastions, où il se trouvaient jusqu'à la fin avril dans le sous-sol de l'Aile Jura, au 66 boulevard Carl-Vogt dans un bâtiment récent. 

«Tout est lié aux travaux prévus à Uni-Bastions», explique Lorenz Baumer professeur ordinaire d'archéologie classique à Genève. Un homme dont la flamme pour ce qui resta longtemps un matériel éducatif se révèle communicative. Sans lui, mais nous y reviendrons, ce qui reste de la collection académique de moulages s'empoussiérerait dans un corridor à la merci du moindre choc. «C'est un matériau fragile et difficilement réparable.» Le chantier d'Uni-Bastions commence à la mi-juin. Il doit durer huit ans. Dix sans doute, puisque nous sommes à Genève. «Il nous a fallu évacuer la salle dont nous disposions depuis 2015. Par chance, il existait une place au rez-de-chaussée du bâtiment de Carl-Vogt avec la lumière du jour, ce qui change tout.» La chose reste provisoire, mais il y a un espoir. Un grand local doit se dégager dans l'ex-SIP. «Un endroit d'autant plus idéal qu'il jouxte plusieurs centres d'art et un musée.»

Une double collection

Mais d'où vient la collection? J'ai le souvenir, assez lointain, de l'avoir vue entassée dans des dépôts à Carouge. Lorenz Baumer m'explique qu'elle n'a pas une, mais plusieurs origines. «L'Université possède environ 250 pièces, dont les plus anciennes appartenaient à la Société des Arts, fondée en 1776.» Effectivement! En regardant les cartels, je vois que deux statues exposées à Carl-Vogt sont arrivée à Genève en 1786. Une rareté pour les plâtres tirés d'antiques. «Et puis il y a la Collection industrielle. Un ensemble énorme. Elle regroupe 2000 tirages et 3000 moules.» Il s'agit d'un patrimoine dont la Ville et l'Etat ne sont pas conscients. «Pour moi, c'est l'un des plus gros ensembles subsistant au monde après celui que la France stocke à Versailles.»

Il y a eu ailleurs de la casse. Beaucoup de casse. «En Suisse, un peintre comme Cuno Amiet suggérait dès le début du XXe siècle la destruction des plâtres sous prétexte qu'ils pervertissaient le goût des élèves». Il s'en est donc jeté. Pensez aux réformes de l'enseignement d'art après 1968. «A Genève, il y a surtout eu l'incendie du Palais Wilson en août 1985.» Plus récemment outre Jura, pour prendre un seul exemple, un musée entier a failli partir à la benne. C'est celui des Monuments français, qui comprenait les empreintes des principaux monuments médiévaux, dont nombre ont disparu ou se sont altérés depuis le moulage. Elles ont été sauvées de justesse afin de se voir incorporées, de manière remarquable du reste, dans la nouvelle Cité de l'architecture parisienne.

Une lente relégation 

«Ce sont toujours les plâtres que l'on sacrifie, quand on a besoin de place ou d'économiser de l'argent», soupire mon interlocuteur. «Les moulages ont été à l'honneur lors de l'ouverture du Musée Rath genevois en 1826, puis ils sont descendus à la cave.» Leur fétichisation était terminée. «Les nouvelles fouilles en Grèce et en Asie Mineure montraient qu'on avait adulé pendant des siècles des reproductions romaines d'originaux helléniques.» Le plâtre devenait dès lors la copie de la copie. L'ensemble descend donc bien vite en 1910 dans les caves lors de l'ouverture du Musée d'art et d'histoire. L'enseignement académique ou artistique les abandonne peu à peu, «alors qu'ils constituaient une base solide.» Logique finalement! «Les diapositives projetées par des générations d'enseignants ne restituaient ni l'échelle, ni le relief. Certains plâtres étaient de plus patinés.» Exact! L'«Aurige de Delphes», que j'ai sous les yeux, se pare d'une superbe couleur bronze. 

Les plâtres genevois ont été rattrapés dans les années 1960 et 1970 (avant que Lorenz Baumer les couve d'un œil jaloux) par un autre professeur, José Doerig. «Notre collection actuelle est son œuvre.» Il s'agissait de retrouver les pièces une à une dans un dépôt ou au fond d'un corridor. «Un projet de musée a été mis en route, réunissant les plâtres de l'Uni et ceux des Beaux-arts». Inutile de préciser qu'il n'a jamais vu le jour. En subsistent plusieurs maquettes, dont l'une est bien en vue à Carl-Vogt. «L'architecte Daniel Grataloup faisait des propositions.» Révolutionnaires bien sûr, comme on pouvait s'y attendre du Genevois! Le béton aurait été projeté sur un support en treillis. La forme aurait été organique. Pas un seul mur droit. C'est du reste le MoMA qui conserve à New York les sept autres versions de cette idée avortée.

Un avenir possible 

Il semble clair que ce genre d'institution, prévue à la campagne, n'existera jamais. Mais il existe un avenir possible. Le déménagement des Acacias carougeois à l'Université fin 2014 a conféré à la collection de la visibilité. Son transfert à Carl-Vogt, puis si tout va bien à la SIP, assure sa pérennité. «Il faut aussi la faire vivre. J'ai déjà organisé vingt-deux expositions. Il y a les conférences. Les colloques. Les publications.» Ce qui fait bien sûr défaut, c'est l'argent. «Les plâtres passent toujours en dernier. J'agis avec des bouts de ficelles, que ce soit pour une campagne de fouilles ou une présentation de sculptures.» On croit toujours qu'il faut des millions à Genève. «En dépensant bien, on peut se débrouiller avec 15 000 francs. Encore faut-il les avoir. Alors, je cherche, je cherche...» L'exposition «La Science en dépôt», qui se révèle tout à fait honorable tant sur le plan de la présentation que sur l'importance des pièces présentées (1), aura ainsi coûté environ cent fois moins que le patatras Hodler (2) au Musée Rath... Cherchez l'erreur!

(1) Lorenz Baumer me signale l'empreinte des frises de l'Héphaistéïon d'Athènes, toujours en place. «Comment pouvez-vous voir autrement des sculptures placées aussi loin?»
(2) Je ne mets bien sûr pas en question ici la qualité des toiles exposées.

Pratique

«La science en dépôt», Salle d'exposition de l'UNIGE, Uni Carl Vogt, 66, boulevard Carl-Vogt. Genève, jusqu'au 17 août. Site www.unige.ch/expositions Ouvert du lundi au vendredi. Entrée libre.

Photo (Université de Genève): La collection de plâtres. Il ne s'agit bien sûr pas d'une image de l'exposition actuelle.

Prochaine chronique le lundi 18 juin. Marcel Duchamp à Rouen.

 

 

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