Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La peinture ancienne se défend bien à l'Hôtel des Ventes

Crédits: Hotel des Ventes, Genève

Lot 885. Debout dans l'embrasure de la porte d'entrée, un homme maintient son carton (avec le numéro 241) obstinément levé, au bout de son bras moulinant. Il le maintiendra en l'air jusqu'à ce qu'un paysage du Suisse Robert Zünd (1826-1909) lui soit adjugé 85.000 francs. Une somme à laquelle il faudra ajouter les échutes et les taxes. Quelque chose comme 23 pour-cent. A l'Hôtel des ventes de la rue Prévost-Martin, le mercredi 9 mars, c'était la peinture ancienne qui faisait de gros prix. Voilà qui nous change des habitudes actuelles. 

Il y a bien sûr eu des déceptions. Une belle marine post-impressionniste de Louis Valtat (1869-1952) restait sur le carreau à 43.000 francs. Mais l'Hôtel constitue un virtuose de l'«after-sale», ou vente de gré à gré après les sessions d'enchères. Plus fâcheux, aucune des personnes ayant demandé à se voir appelées pour une vaste «Tour de Babel» brugelienne attribuée à Peter Baltens (vers 1527-1584) ne daignait décrocher son téléphone. Notez qu'il a manqué ici un seul doigt brandi pour que ce panneau se vende tout de même. Ravalé à 55.000, alors qu'il en fallait 60.000 (1).

Des estimations décuplées 

Provenant également du château de Bonmont, «Le Christ chassant les marchands du Temple» du caravagesque Matthias Stomer (vers 1600-vers 1652) a rattrapé sans peine tout ça. L'Hôtel espérait de cette toile somptueuse entre 150.000 et 200.000. Le grand tableau est parti à 400.000, soit environ un demi million tout compris. Il semble muséal certes, mais la peinture religieuse fait aujourd'hui fuir les amateurs, pour autant qu'ils parviennent encore à en identifier les sujets. Une «Mort d'Abel», belle mais sinistre, donnée ici à l'école espagnole, sans autre précision, a tout de même fait 43.000 francs sur une prisée entre 3000 et 5000. Un «Ecce Homo» flamand non moins anonyme, dérivant lointainement de Jérôme Bosch, a obtenu 35.000 francs au lieu de 3000 ou 5000. 

Dans les surprises, il y a aussi eu un portrait. Peu séduisant, pour employer un euphémisme. Très grand, en plus. Cette effigie présumée d'un maréchal de France s'est révélée celle de Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg (1620-1688). Un nom qui tilt en Allemagne. Quarante mille au lieu des 2000 espérés au départ. La gigantesque «Allégorie des cinq sens» du Napolitain Mattia Preti 81613-1699) restait, elle, sagement dans les clous. Quatre-vingt mille sur une estimation entre 60.000 et 80.000. Cette toile curieusement composée ne fait il faut dire pas partie des chefs-d’œuvre du maître.

Un marché marginal 

Mais ce qui étonne le plus, à l'Hôtel des ventes que gère Bernard Piguet, c'est sa capacité à trouver des clients pour l'invendable. Des tableaux complètement démodés trouvent ici preneur. A de petits prix, certes. Mais tout de même. Il s'agit de vendre des vues de Genève produite à la chaîne au début du XXe siècle, des campagnes romandes un peu sinistres ou des scènes de genre n'attendrissant en principe plus personne. Le lot d'invendus reste du coup très faible. Cela prouve qu'un marché résiduel se maintient en ces temps de tout-contemporain. 

Je n'étais pas à la vente de meubles du mercredi après-midi. La console genevoise de Jean Jaquet, sculptée vers 1800, a fait 24.000 francs. Une paire de consoles nordiques du XVIIIe, surmontées d'immenses miroirs, a rapporté 22.000 francs. La belle tapisserie romaine baroque d'après Francesco Romanelli (1610-1662), «Vénus et Enée» s'est arrêtée à 24.000 francs. Cela paraît bon marché au mètre carré, mais il faut dire que la chose, supposée accrochée assez haut, mesure tout de même 350 sur 380 centimètres.

(1) Je viens d'apprendre que le tableau de Baltens s'est effectivement vendu après coup pour 60.000 francs.

Photo (Hôtel des Ventes): La "Tour de Babel" attribuée à Peter Baltens, s'est vendu après la vente pour 60.000 francs, plus le frais. Je n'allais pas vous remettre la photo du Matthias Stomer une seconde fois!

Texte intercalaire

 

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