Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La patrimoniale Leila El-Wakil fait ses adieux universitaires

Crédits: Tribune de Genève

C'est le grand moment, ce mardi 25 septembre à 18 heures. Dans l'ancienne Ecole de chimie (qui a gardé derrière le boulevard des Philosophes un bout de sa cheminée en brique, pour le cas éventuel où l'esprit des étudiants phosphorerait trop fort), Leila El-Wakil va donner sa leçon d'adieu. J'éprouve un peu de peine à le croire. Je n'ai pas vu changer physiquement au fil des décennies la pasionaria du patrimoine. Celle qui fait trembler les politiciens. Pas assez fort hélas, pour qu'ils fassent autre chose que saccager la ville. Ne lui doit-on pas l'invention, avec quelques amis tout de même, de l'association Halte à l'enlaidissement de Genève en 2016?

Des amis, il y en a plein l'auditorium d'un bâtiment rénové après incendie. Un auditorium de bois pentu portant aujourd'hui le nom austère de Jeanne Hersch. Sur les gradins, je reconnais tout le monde, venu rendre hommage à la «professeure», puisque nous sommes à l'Université dans un temple du politiquement correct. Il y a là ceux qui ont croisé son parcours, de Jean-Daniel Candaux à Bernard Lescaze et de Barbara Roth à Catherine Courtiau. Jeune doyen des Lettres, Jan Blanc commence par tresser à Leila des couronnes n'ayant rien de mortuaire. «Comment rendre hommage à quelqu'un qui n'aime pas les louanges?» Il y a en aura pourtant, des compliments.... Leila se voit rappeler son sens de la morale, sa force de caractère (ce qui ne veut pas dire que ce caractère soit mauvais) et son insolence. «Elle reste le poil à gratter de l'histoire de l'art à Genève.»

Une récapitulation 

Leila El-Wakil a choisi de ne pas donner de leçon, au sen propre du terme. Elle offre à son auditoire une «récapitulation», images à l'appui. C'est pour elle l'occasion de retracer un parcours longtemps resté en dents-de-scie. Il faut dire que la petite fille arrivée d'Egypte à trois ans n'a pas choisi la facilité. Elle a suivi une double formation, devenant à la fois historienne de l'art et architecte. Un strabisme divergent qui a inquiété ses professeurs, plus conformistes qu'elle. Ils craignaient de la voir se disperser. Comment concilier les deux diplômes? Surtout après la naissance d'un enfant. D'aucuns lui ont alors dit que sa carrière était terminée. On n'oserait plus aujourd'hui, même si cela demeure parfois cruellement vrai. Pas pour Leila! Une battante-née. Le gravissement des marches universitaires, toujours parsemées de peaux de banane, ne s'en est pas moins révélé difficile. Elle ne deviendra «professeur-associé» qu'en 2013. Pourquoi si tard, pour quelle raison simplement «associé», et associé à qui ou à quoi au fait? Mais ici, c'est moi qui parle. 

Leila détaille sa trajectoire dans un monde universitaire ayant bien changé. Le département d'histoire n'est plus ni minuscule, ni situé dans quelques chambres de la promenade du Pin. C'est pourtant là qu'a débuté sa passion pour le patrimoine local, bien malmené dans les années 1970. Une photo sur l'écran montre ainsi les magnifiques façades des Rues Basses, démolies pour faire place à l'épouvantable Confédération Centre. «Le XIXe était le siècle mal aimé de l'architecture. Sa vision noble s'arrêtait à la fin du XVIIIe siècle. J'ai du reste commencé par vouloir travailler sur cet âge d'or, mais le sujet était pris.» Je vous explique. C'est dans les universités comme jadis avec les enfants dans les pâtisseries. Dès qu'un doctorant a touché un thème, il lui appartient. Leila a pris par défaut le XIXe, avant de découvrir qu'elle s'était octroyée le bon morceau.

"Bâtir la campagne"

Il en est sorti un ouvrage ayant fait date en 1988. Deux tomes. Un véritable pavé à la fois dans la mare et dans les librairies. «Bâtir la campagne, 1800-1860» racontait la manière dont les Genevois d'après la chute de leur république en 1798 s'étaient réappropriés les environs d'une cité longtemps fortifiée. Ils avaient dès 1816 pour cela un canton à leur disposition. «Il me fallait tout étudier dans les archives et tout visiter. Cela n'a pas toujours été facile. Je ne portais pas un nom m'ouvrant facilement les portes patriciennes.» Mais il n'y avait pas qu'elles. «Il m'a semblé passionnant de découvrir les constructions plus modestes. Elles inauguraient une démocratisation de la villa.» Aujourd'hui encore, cette somme de recherches constitue une référence. «Pourtant, le monde académique ne porte de nos jours d'intérêt qu'à des travaux neufs.» Une forme de jeunisme, à mon avis.

Entre deux luttes pour conserver le Métropole (ouf, l'hôtel a été sauvé par une votation populaire!), le Musée d'art et d'histoire (idem) et maintenant tenter d'arracher les Feuillantines d'une d'une tentaculaire Cité de la Musique (là, ce n'est pas gagné, vu l'enjeu), Leila s'est découvert un intérêt pour ses origines. Il fallait faire la même chose en Egypte, où les cités enflent comme des baudruches sous l'effet de l'immigration intérieure. L'historienne et architecte s'est donc passionnée pour Hassan Fathy. Un grand nom du bâti vernaculaire. L'homme a voulu que le pays retrouve un bâti à la fois écologique, digne et à taille humaine. Là aussi, il lui a fallu combattre. «Nous arrivions à des résultats quand le printemps arabe a tout remis en question.» Le village modèle de Fathy constitue aujourd'hui une demi ruine, alors qu'il n'est pas bien vieux. Il existe néanmoins le livre. Un nouveau pavé. Ecrit en français et publié non sans mal, il se retrouve depuis peu disponible en Egypte. En attendant... même s'il vaudrait mieux ne pas trop attendre.

Un livre de mélanges 

Mais l'heure tourne. Le soleil éclairant opportunément la façade du XIXe que je vois par la fenêtre se met à la blondir, puis à la roussir. Il devient temps de conclure sur ce qui ne forme pas une fin. Leila a du ressort et, comme le disait Jan Blanc, du caractère. Un intermède théâtral nous attend. Puis la surprise. Trois dames tendent à Leila un livre emballé. Moue. Il est sur Le Corbusier, qu'elle vouerait plutôt aux gémonies. C'était une farce! Le vrai bouquin se trouve ailleurs. Il s'agit d'un mélange. Vous savez, cette somme d'articles écrits par une trentaine de spécialistes en hommage à un enseignant poussé vers la sortie. Il s'agissait là d'un secret, mais de Polichinelle. Même moi, je savais un tel recueil en chantier. C'est dire! Leila a manifesté de l'étonnement. Ou alors elle l'a feint. «Je croyais qu'on ne créait ce genre d'ouvrage que pour le départ d'un professeur important.» Elle ne croyait pas si bien dire. Quoique... Leila, c'est finalement bien mieux qu'un professeur. Il s'agit d'une vraie personnalité. Et d'une redoutable activiste, comme on dirait aujourd'hui.

Pratique 

Le titre du mélange, bien sûr! C'est «D'une rive à l'autre: Patrimoines croisés» sous la direction de Silvia Naef, Pauline Nerfin et Nadia Radwan aux Editions Slatkine, 344 pages.

Photo (Tribune de Genève): Leila El-Wakil sur fond patrimonial.

Texte intercalaire.

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