Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Maison Tavel illustre l'influence de Ferdinand Hodler

Crédits: DR

L'exposition s'imposait pour marquer le centenaire de la mort de Ferdinand Hodler. Encore fallait-il que les Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH) s'en donnent les moyens financiers! Or ceux-ci ont été absorbés par l'inutile (et mal ficelée) rétrospective consacrée au maître par le Musée Rath cet été. Elle aurait coûté plus d'un million. Vous ne direz que c'est peu par rapport à la dotation municipale annuelle de passé trente millions des MAH. Mais pensez que les salaires en pompent environ vingt-cinq, des dits millions. Il faut bien que tout le monde vive! 

C'est donc avec des bouts de ficelle qu'Alexandre Fiette a monté «L'esprit de Hodler dans la peinture genevoise» à la Maison Tavel. La manifestation ne possède même pas de catalogue. Pour une fois qu'il y aurait des choses à dire, avouez que cela tombe mal. Il s'agit en effet d'un sujet neuf, car peu étudié dans son ensemble. Le «moment Hodler» de la peinture genevoise. Un artiste aussi fort se devait de connaître un écho, puis une postérité. Si le peintre lui-même a peu enseigné à l'Ecole des beaux-arts, n'admettant que douze élèves à la fois (douze, comme les apôtres), il a influencé toute une génération. Voire même deux. Des gens dont il aurait souvent pu être le père. Des épigones dont certains (Hans Berger, Stéphanie Guerzoni, Albert Schmidt...) ne disparaîtront que dans les années 1970. Cela devient souvent vieux, un peintre!

Un style très genevois

Il a donc existé des «hodlériens» comme l'histoire de l'art avait connu plus tôt une nébuleuse autour de Raphaël, l'atelier de Rubens, les élèves de Rembrandt ou les disciples de David. Rien de formel cependant ici. Ce qui lie ces gens, qui ont dû se connaître entre eux, c'est le modèle copié et le lieu de résidence. En ces temps très cantonaux, l'influence de Hodler n'a pas traversé la Versoix. Elle concerne donc peu les Lausannois. Cela dit, elle n'a pas touché tous les Genevois non plus. Quand Ferdinand Hodler meurt au printemps 1918, les membres plus modernes du Falot sont actifs depuis quatre ans. Son atelier se voit repris fin 1918 par l'Allemand Christian Schaad, qui tente d'introduire le dadaïsme chez Calvin. Alice Bailly est revenue de Paris, où elle a vu les cubistes de près. Autant dire que ceux qui maintiennent la tradition hodlérienne ont encore un pied dans le XIXe siècle.

Comme le relève avec pertinence l'exposition regroupant une cinquantaine de tableaux dans l'espace serré du second sous-sol de la Maison Tavel, seul un certain Hodler a de plus fait école. L'amateur chercherait en vain ici une grande toile symboliste un peu attardée ou une composition historique à la gloire des Suisses aux bras noueux. Il y a des paysages, avec un peu de parallélisme, des figures isolées, représentées de manière bien frontale, et beaucoup de portraits, aux cernes picturaux accusés. Certaines productions apparaissent réussies. D'autres moins. Il s'agissait pour Alexandre Fiette de montrer un rayonnement inégal. Du reste, pour certains, il ne s'agit que d'une étape dans une longue carrière. Après tout, c'est normal! Si l'on pense aux élèves de Rembrandt, peu d'entre eux ont conservé jusqu'au bout la touche vibrante du maître, passée de mode après 1660.

De Mairet à Berger 

Mais qui sont au fait les gens aux cimaises de Tavel, dont la cave s'est vu repensée comme un appartement à l'ancienne avec beaucoup de tableaux aux murs? Je vous dois des noms. Alexandre Mairet (1880-1947) est sans doute l'artiste le plus proche de l'original. Il suffit de voir ses dames extatiques dans des prairies fleuries vert épinard. Assez brutal de facture, Hans Berger (1882-1977) se révélerait le plus lointain, même si Hodler l'a pris sous sa protection dès 1911. Entre ces deux extrêmes se situeraient des gens comme le futur décorateur mural Erich Hermès (1881-1971), le paysagiste synthétique John Torcapel (1881-1965) ou William Müller, mort à 37 ans la même année que Hodler. C'est ce dernier qui fournit sans doute le tableau de Tavel pour lequel la filiation semble le plus évidente. La plus aboutie. Il s'agit d'«Angoisse» de 1904, qui appartient comme la plupart des œuvres montrées à une collection particulière.

D'autre artistes présentés tiennent davantage du compagnon de route. Alexandre Perrier (1862-1936), qui fit au MAH l'objet d'une rétrospective signée par l'éphémère conservatrice Nadia Schneider, possède vraiment son style de paysages. Idem pour Pierre Pignolat (1838-1913) et Daniel Ilhy (1854-1910), dont des toiles apparaissent spasmodiquement au détour d'une vente aux enchères locale. Le cercle hodlérien se voit très élargi avec ces représentants de la seconde école genevoise. Mais Alexandre Fiette a voulu pousser plus loin encore. Né en 1941, Pierre Montant se retrouve là, tout comme son cadet Michel Grillet, qui est de 1956. On n'en finira apparemment jamais avec l'auteur des «Las de vivre», de «La nuit» ou de «Le regard dans l'infini»!

Manque de moyens

Telle qu'on peut la voir, avec son absence d'espaces et de moyens, l'exposition offre quelque chose d'étriqué et d'inabouti. Ce n'est pas la faute du commissaire, mais d'une politique globale des MAH manquant pour le moins d'envergure et d'ambitions (pour autant qu'il y ait une politique, bien sûr!). Il eut fallu oser un panorama novateur de toute une époque utilisant des solutions plastiques des années 1890 en pleine époque abstraite, surréaliste ou expressionniste. Il y a comme cela des thèmes exigeant un développement grand comme le Musée Rath. Pourquoi faut-il que ce soit à Aarau où l'on puisse aujourd'hui voir sur un grand pied le surréalisme en Suisse, après avoir découvert au même Aargauer Kunsthaus le pop art helvétique en 2017? Aarau, je ne le répéterait jamais assez, compte moins de 20 000 habitants...

Pratique

«L’esprit de Hodler dans la peinture genevoise», Maison Tavel, 6, rue du Puits-Saint-Pierre, Genève, jusqu'au 24 février 2019. Tél. 022 418 37 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du ,mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (DR): L'affiche de l'exposition, qui joue des flous.

Prochaine chronique le lundi 8 octobre. Petit tour au Musée de la chasse et de la nature à Paris.

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