Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Maison Tavel fait l'école buissonnière avec Jean Mohr

Crédits: Georges Cabrera

C'était il y a un an à Chêne, dans le bel espace au fond d'une cour où Cyril Kobler présente parfois de la photographie. La vedette du jour, ou plutôt du soir, était Jean Mohr, dont le public retrouvait une quarantaine d'images. Célèbres ou non. Le magistrat en charge de la culture s'était déplacé. Il lui a été suggéré que le grand homme méritait bien une nouvelle rétrospective officielle à Genève après celles du Musée d'art et d'histoire en 1961, du Cabinet des estampes en 1968 ou du Musée Rath en 1985. Après tout, le vieux monsieur allait sur ses 93 ans. 

Ce voeu se voit aujourd'hui exaucé. C'est la Maison Tavel qui s'est chargée (ou que l'on a chargée) de jouer aux bonnes fées. Le premier étage et l'ingrat sous-sol accueillent aujourd'hui «l'école buissonnière» du photographe. Il y a une infinité de clichés aux cimaises, mais ce ne sont pas des originaux. Il s'agit d'une longue bande imprimée sur de gros fonds jaunes, avec beaucoup de textes. La chose ne va pas sans donner la désagréable impression de traverser un interminable passage pour piétons (1). Le noir et blanc, car il y a ici très peu de couleurs, se noie dans cette masse tenant finalement davantage du livre collé aux murs que d'une exposition.

Engagé et non humaniste 

Bien sûr, le photographe se voit ici pourvu de solides cautions morales. Il y a celles de saint Nicolas Bouvier et de saint John Berger. Le public peut même retrouver le film d'une heure que Claude Goretta lui avait consacré pour la TV romande en 1975. Né en 1925, Mohr se trouvait alors à mi-carrière. Il avait alors la réputation d'un humaniste, un mot qu'il n'aimait pas. Il lui rappelait les gentilles images, un peu mises en scène, de Robert Doisneau. L'homme se voyait plutôt comme un observateur «engagé». Il témoignait, tout en respectant ses distances. Par rapport à celles de certains de ses collègues reporters, ses images conservaient une certaine retenue, voire même de la froideur. Elles restaient plus proches du témoignage que de l'oeuvre d'art, même si l'on sentait en lui certaines ambitions d'auteur attisées par son entourage. 

Avec un stock de négatifs se comptant par dizaines, voire par centaines de milliers, Jean Mohr avait de quoi réunir pour Tavel 200 bonnes images. Elles ne sont pas forcément là. Il y a même ici (pour autant que le visiteur puisse en juger par des reproductions de trop petite taille) beaucoup de choses moyennes, voire faibles. Jean Mohr a voulu tout diriger. Tout choisir. Tout orchestrer. «C'était à prendre ou à laisser», commente le directeur Alexandre Fiette. Manque indéniablement ici un regard extérieur, et par conséquent critique. Il y a pourtant officiellement trois commissaires, les deux autres étant Mayte Garcia Julliard (auteur du triste «Révélations» au Musée Rath en 2016) et Marie Gaitzsch. Parler de trois caisses enregistreuses me semblerait hélas plus exact. Le nonagénaire aurait dû solliciter leurs avis.

Tout sauf un oublié 

Tout cela est regrettable, d'autant plus que Jean Mohr n'est en fait pas un oublié (2). Il suffit de rappeler que son exposition itinérante, un brin humanitaire, montée par l'Elysée (qui détient ses archives depuis 2009) a tourné dans une cinquantaine de pays. Ce qui fallait maintenant à l'homme, c'est de se voir loué pour son talent et non en raison des sujets traités en six décennies. Une sorte de «best of», si vous voulez. Avec des clichés bien sélectionnés, livrés par un bon tireur. Proposés parallèlement dans des vitrines à Tavel, ceux de travail de Mohr ne tiennent pas la route. Tous pourraient se voir améliorés, sans qu'il soit pour autant permis de parler de tricheries. Certains photographes romands ont ainsi pu se voir transfigurés. Je pense notamment aux reportages de la Neuchâteloise Monique Jacot dans l'Amérique des années 1950. Et je ne parle pas ici d'Ella Maillart, dont l'oeuvre photographique a littéralement été inventée a posteriori en laboratoire. 

Je respecte les choix d'Alexandre Fiette, qui s'est concentré sur le catalogue. Il y a certaines photos de Jean Mohr que j'apprécie. Il n'en est pas moins permis de parler ici d'échec. L'homme que l'on voulait honorer ne sort pas grandi de cette exposition en treize chapitres allant des «parfums de la fête» à «la neige dans tous ses états». Il semble qu'on ait voulu, qu'il ait voulu, présenter les oeuvres comme autant de documents bruts. De maillons d'une chaîne. La grande salle du premier étage présente d'ailleurs ses nombreux livres comme sur un éventaire. On ne peut pas dire que ce soit très valorisant.

(1) Il est aussi permis de penser au jaune de la poste et de ses autocars postaux.
(2) Il y a quelques mois, Saint-Gervais présentait aussi Jean Mohr.

Pratique

«Jean Mohr, Une école buissonnière, Photographies», Maison Tavel, 6, rue du Puits-Saint-Pierre, Genève, jusqu'au 15 juillet. Tél. 022 418 25 00, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Georges Cabrera): Un portrait récent particulièrement réussi de Jean Mohr.

Prochaine chronique le dimanche 1er avril. Des parfums de Chine au Musée Cernuschi de Paris.

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