Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La galerie Xippas reflète la camera obscura de Vera Lutter

Crédits: Vera Lutter/Xippas

Elle a été chez Gagosian. La voici chez Xippas. On ne peut pas dire que Vera Lutter, née en 1960, ait beaucoup exposé en Suisse. Rien en galerie jusqu'à l'actuelle présentation dans les deux espaces de Xippas aux Bains. Une apparition institutionnelle. Mais c'était à la Kunsthalle de Bâle en 2001, il y a une petite éternité. Entre-temps, la photographe est devenue une vedette. Ses énormes images à la camera obscura (ou sténopés, si vous préférez), mises sous verre, concilient deux tendances opposées du 8e art. Ces grande planches renvoient d'une part aux photos du XIXe siècle, souvent présentées sous forme de négatifs sur papier salé. Les architectures choisies font, elles, référence à «l'école de Düsseldorf». Les époux Becher avaient appelé vers 1970 à un art statique, neutre et, si vous voulez mon avis, réfrigérant. Impossible de faire des galipettes sous une série de cheminées d'usine photographiées par les Becher! 

Vera Lutter est venue présenter à Genève ses nouvelles images, existant à un seul exemplaire. Visite de presse très professionnelle, autant dire un peu impersonnelle. Passant d'une image à la suivante, l'artiste tenait une sorte de conférence. Une petite introduction sur ce qui l'avait passé de la sculpture à la camera obscura. Quelques mots sur l'église romane et le télescope géants photographiés en Allemagne. Une ou deux phrases sur les vues urbaines réalisées à New York ou à Chicago. Il était cependant permis de poser des questions. Voici les miennes. 

Pourquoi photographier aujourd'hui une église médiévale en négatif et sous forme de diptyque?
C'est une idée née de ma collaboration avec un galeriste allemand, Max Hetzler. Il voulait un sujet germanique pour l'un de ses lieux d'exposition. Celui-ci se trouvait presque en zone agricole. Je ne me voyais pas photographiant des champs. Il y avait heureusement une basilique romane, non loin de là. J'ai contacté les frères bénédictins, car il me faut beaucoup de temps pour mener un projet à bien. Ils étaient intéressés. Ils m'ont même logée six semaines. C'est ma vision du passé, comme le télescope incarne un peu celle de l'avenir. Je tiens juste encore à préciser une chose. Photographier une église ne signifie pas que je produise un art chrétien. C'est difficile d'expliquer ça aux Américains. 

Plusieurs de vos œuvres se présentent sous forme de diptyques. Pourquoi? Et comment faites-vous techniquement?
Les deux papiers sensibilisés se trouvent dans la même boîte, que je construis chaque fois aux dimensions voulues. La taille tient à la fabrication standardisées. J'ai la chance d'utiliser un papier magnifique, digne de celui produit au XIXe siècle. Mais le deux mètres cinquante de haut sur un mètre cinquante de large est un maximum. Je coupe dans la largeur lorsque je veux obtenir un carré, comme pour le télescope.

Combien de temps faut-il pour obtenir ces images sans appareil photographique?
Entre quelques heures et quelques jours. Cela dépend de la lumière. Il m'a fallu des années pour maîtriser celle-ci. Maintenant, je sais quand j'ai obtenu le résultat voulu. Dans toutes les conditions atmosphériques. Il existe une lumière d'hiver et une autre d'été. Une du Nord et une du Sud. Je viens ainsi de réaliser des vues des temples de Paestum, près de Naples. 

Faites-vous parfois deux images en même temps?
Jamais. Il me faudrait d'abord deux boîtes. Je devrais ensuite pouvoir tout contrôler en deux points différents. 

De quelle manière sélectionnez-vous un projet?
Attentivement, dans la mesure où je n'en mène en moyenne que deux à bien chaque année. Vous voyez là une horloge géante et transparente, donnant sur New York. Elle fait partie d'une série de quatre. J'avais depuis longtemps remarqué cette tourelle à cadrans, surmontant un vieil entrepôt. Mon travail à consisté à contacter les gens, à obtenir le lieu pour une durée assez longue, à y travailler en sachant que chaque prise de vue peut se révéler ratée et à en faire quatre grands clichés avec la boîte que j'ai construite sur place. J'aime beaucoup la série complète, mais je dois admettre qu'une seule image, comme ici, a aussi un sens. 

Il n'y a pas la force des choses, aucun être vivant dans vos œuvres. N'avez-vous jamais eu envie de portraiturer des gens?
Franchement, non. Si tel avait été mon désir, je crois que j'aurais adopté une autre technique, plus simple et surtout plus rapide. 

Les temps de pose étaient pourtant très longs pour les modèles, dans les années 1850.
C'est vrai.

Pratique

«Vera Lutter», galerie Xippas, 6, rue des Sablons, Genève, jusqu'au 30 juillet. Tél. 022 321 94 14, site www.xippas.com Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 12h à 17h. 

Photo (Vera Lutter): Venise. Comme il s'agit en fait d'un négatif, la vue de Saint-Marc est à l'envers.

Ce papier précède d'une case sur la «Nuit des Bains».

Prochaine chronique le samedi 21 mai. Le Mobilier National présente à Paris Jean Lurçat peintre, céramiste et surtout cartonnier de tapisseries.

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