Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La galerie Gagosian a désormais pignon sur rue

Quel imbécile a donc décrété que l'argent n'avait pas d'odeur? C'était bien le «sweet smell of money» (1) qui répandait le jeudi 8 octobre ses effluves à un angle de la place Longemalle, celui où l'on festoyait. Ailleurs aussi dans les environs, du reste. Rien d'étonnant, au fond, à ce que Gagosian se soit installé en 2010 loin des Bains ou de la Vieille Ville, fiefs traditionnels des galeries d'art genevoises. Sa place se trouvait logiquement près des boutiques de mode où l'on trouve des jupes à 5000 francs et des bijoutiers multipliant les diamants. 

Gagosian (enfin son équipe, je n'ai pas en tout cas pas vu Larry) inaugurait donc hier son magasin. Un prolongement de l'appartement où la firme travaille à l'étage depuis cinq ans. «Nous sommes contents de cette extension nous donnant une vraie visibilité», expliquait Elly Sistovaris. En grand décolleté et les bras nus dans la rue («c'est une journée très excitante, je ne sens pas le froid»), la directrice faisait les honneurs, tout en veillant au grain. Il me semble l'avoir surprise, dans les bureaux du premier (qui restent accessibles pour les expositions exigeant de la place) à l'ordinateur entre deux serrements de mains. Les affaires ne s'arrêtent jamais dans l'empire Gagosian.

Le cube blanc 

Michel Buri, qui a travaillé sur le chantier de nombreuses expositions romandes (Mamco, Elysée...), est l'auteur de la transformation. En quelques mois, une bijouterie plutôt banale est devenue sous sa direction un lieu «arty». Le visiteur n'échappe du coup pas au «white cube», qui semble aujourd'hui indispensable comme cadre pour la création contemporaine. L'architecte (je cite la documentation presse) a voulu un local «conforme à l'esprit Gagosian, à l'image des autres espaces du groupe, selon une ligne très pure, minimaliste, muséale mais polyvalente, au service des œuvres». C'est fou ce que dans son métier on peut parler pour ne rien dire... 

En un peu moins glacial tout de même que les bureaux de Paris, aussi chaleureux qu'une banquise, le public retrouve effectivement ici une image de marque. Gagosian, c'est grand, c'est un peu vide, résolument achrome (sans couleurs donc) et le personnel y travaille au milieu des salles d'exposition. Plus ici, néanmoins. L'équipe est désormais laissée à l'étage, complètement séparé de la boutique. Haute de plafond, celle-ci utilise à la fois le rez-de-chaussée et le sous-sol. Il s'agit d’exploiter le moindre mètre carré, quitte à charger parfois un peu les murs du bas.

Une collaboration séduisante

L’exposition inaugurale est dédiée à André Villers. Né en 1930, le photographe a rencontré très jeune Pablo Picasso, qui l'a «mis au monde». Il a ainsi fait partie de la famille, voire davantage. L'artiste a proposé au débutant une collaboration. «Je découperai des petits personnages et tu feras des photos. Avec le soleil, tu donneras de l'importance aux ombres.» Vous avez compris tout le profit qu'on peut aujourd'hui tirer commercialement de tels propos. Ayant été touché par le génie, Villers en a subi la contagion. Pour certains, le talent s'attrape un peu comme la scarlatine. 

Les images (grandes et bien sûr en tirages très limités) sont assez belles. La présence des authentiques découpages et d'une ou deux toiles de Picasso complète l'amalgame. C'est de la belle ouvrage, en noir et blanc comme en couleurs, certes. Faut-il suivre l'idée que le choses vont plus loin? Non. Pas vraiment. Le travail de Villers suit malgré tout celui de Brassaï, de Dora Maar ou de Lucien Clergue et précède celui de David Douglas Duncan. On aura autant photographié l'Espagnol au travail qu'on aura filmé Fellini en train de tourner.

Un quinzième Gagosian à Londres 

La chose donne une jolie exposition, bien mise en scène. Une présentation presque modeste. Si j'ai reçu la liste des œuvres, je n'ai bien sûr pas vu celle de prix. Disons pourtant que Gagosian donne ici l'impression de faire un effort. Une concession pour l'un de marchands les plus chers du monde qui, depuis l'ouverture de sa première galerie à Los Angeles en 1980, a réussi à se tailler un empire. Comme celui des Starbuck's, celui-ci n'en finit du reste pas de s'agrandir. Alors que Genève a maintenant pignon sur rue, Londres va ouvrir en ce mois d'octobre 2015. Le quinzième Gagosian, conçu par l'architecte vedette Caruso Saint-John, se lance avec un hommage à Cy Twombly.

N.B. Vide depuis des mois, l'immense espace de la galerie Krugier, dans la Vieille Ville, aurait trouver (re)preneur. Il s'agirait d'une maison d'horlogerie.

(1) Les Américains possèdent, il est vrai, une vision plus détendue de l'argent.

Pratique

«Villers/Picasso», galerie Gagosian, 19, place Longemalle, Genève, jusqu'au 19 décembre. Tél. 022 319 36 19, site www.gagosian.com Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h. Photo (André Villers-AGAP et Estate Pablo Picasso-ARS): Le «Masque 1» en positif et en négatif, 1957.  

Prochaine chronique le samedi 10 octobre. Galeries genevoises, toujours. Frédéric Ormond a remplacé SAKS, rue du Diorama. Rencontre.

 

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