Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La foule, mais pas la Ville, pour l'hommage à Jean-Paul Barbier-Mueller

Crédits: Keystone

Dix heures quinze, mercredi 4 janvier. La foule des grands jours se presse sur le parvis de Saint-Pierre. La progression reste lente pour entrer dans l'église, où une cérémonie est organisée à la mémoire de Jean-Paul Barbier-Mueller, mort à 86 ans le 22 décembre. Dans une cérémonie aussi protestante, les gens ne se signent pas. Ils signent à l'entrée sur un registre. Il s'agit ensuite pour eux de trouver une place libre. Presque tous les bancs sont occupés par un public de notables et d'amis. D'officiels point. Il y a, comme on dit, des silences assourdissants. A l'exception de deux ex-conseillers d'Etat, je ne remarque personne. Pas un seul représentant en vue non plus pour une Ville se disant pourtant «de culture». 

Après quelques jeux d'un orgue tenu par Marcelo Gianinni, Olivier Fatio peut monter en chaire. C'est le pasteur, l'ami et le commensal de Jean-Paul Barbier-Mueller, qui a éprouvé pour lui (il me l'a confié un fois) «le coup de foudre de l'amitié». L'homme servira à la fois de prédicateur et de maître de cérémonie. Il faut en effet laisser la place aux hommages, qu'il eut été permis d'imaginer encore plus nombreux.

Un père attentif 

Revenu des Etats-Unis, son fils aîné Gabriel a parlé du chef de famille, s'intéressant de tout à propos de ses enfants et petits-enfants (il y a même, depuis 2016, un arrière-petit enfant) «à la fois complémentaires et si différents». «On ne peut pas dire qu'il ait fait partie des pères démissionnaires. Il a su nous communiquer son exigence. Le plus grand plaisir de notre père restait de lui apprendre encore quelque chose, et ce n'était pas facile.» Gabriel Barbier-Mueller a également parlé de l'ouverture d'esprit, de la fermeté des principes et de la primauté intellectuelle sur les réalités matérielles, avant de lâcher le micro avec des sanglots étouffés.

Trois des petites-filles du Genevois lui ont succédé, Marie, Sophie et Diane. Elles l'ont fait à partir de quelques vers de Ronsard. On sait que la poésie française du XVIe siècle a occupé l'une des multiples vies de Jean-Paul Barbier-Mueller. Plusieurs locuteurs se sont du reste demandés comment il trouvait le temps pour écrire, pour lire et pour étudier tout ça, alors qu'il restait en apparence si disponible. Il est vrai que le défunt partage cette multiplicité avec ses descendants. «Je suis bien devenue bibliophile», expliquera en conclusion l'un de trois jeunes femmes.

Le serviteur de ses objets 

C'est ensuite au tour de Stéphane Martin de parler. Le directeur du Musée du Quai Branly fait partie de la garde rapprochée de Monique et de Jean-Paul Barbier-Mueller. «J'ignore quels rapports il entretenait avec la foi, mais je sais qu'il s'entourait de chefs-d’œuvre.» Collectionner tenait pour lui de l'acte philosophique. D'un intérêt presque universel.  «Il avait la privilège de gouverner sa vie d'une manière forte.» L'amateur d'art a cependant tenu la première place dans le discours de Stéphane Martin. «Il n'était ni le maître, ni l'esclave de ses objets. Il s'en faisait le serviteur.» Et l'homme du Quai Branly de remercier le donateur, avec son épouse Monique. Un donateur méritant, en plus. «Il détestait l'architecture de notre bâtiment.» Stéphane Martin aura aussi un mot pour Luis, le fidèle factotum de Jean-Paul Barbier-Mueller, et plusieurs phrases pour Laurence Mattet, la conservatrice de son musée, «unanimement respectée de ses pairs.» Une Laurence qu'on sent aujourd'hui bouleversée. 

Olivier Fatio peut alors reprendre la parole, entre un mouvement de la 5e Symphonie de Beethoven et un choral que je n'ai pas réussi à identifier. «Le Seigneur est mon berger.» L'homme d'Eglise développera son propos autour de l'Apocalypse de Jean. «J'ai ouvert une porte devant toi que personne ne peut fermer.» Un acte d'une foi que le «poly-talentueux» JPBM ne partageait peut-être, sans doute même pas. «Nous avons beaucoup parlé le religion ensemble. Il me disait: j'aimerais avoir ta foi. Mais la conversion ne s'est pas faite. Nous respections les convictions l'un de l'autre. Nous avons parlé de la mort, qu'il ne craignait pas. Et il me posait des questions pour lesquelles je n'ai que des réponses partielles.»

Un grand vide

Il ne reste plus aux assistants de sortir, à partir du fond, pour présenter leurs hommages à la famille. L'église se vide à la manière d'un pull-over qu'on détricote. Les gens se retrouvent sur le parvis, par petits groupes, avant de passer pour une collation au Musée international de la Réforme, dont Jean-Paul Barbier-Mueller fut l'un des grands donateurs. Avec un sentiment de vide, en ce début d'année. Une page culturelle s'est tournée. Y en aura-t-il d'autres, bien sûr, mais lesquelles?

Photo (Keystone): Jean-Paul Barbier-Mueller, il y a quelques années, devant des objets précolombiens.

Texte intercalaire.

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