Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur montre la gravure japonaise moderne

Crédits: DR

Premier acte. Un acte bref. Les expositions d’œuvres asiatique sur papier durent généralement peu de temps. Le 11 avril, la Fondation Baur changera toutes les gravures en vitrines où elles sont visibles depuis le 3 mars. Après deux jours, le visiteur se retrouvera avec une autre exposition. Le second acte d'«Estampes japonaises modernes, 1910-1960», bien sûr. La division n'est pas artificielle pour autant. C'est bien à deux courants artistiques distincts que le visiteur se voit convié, comme l'explique Helen Loveday, conservatrice du musée. 

Helen Loveday, les Occidentaux ont l'habitude d'une estampe japonaise traditionnelle, qui a fleuri jusque dans les années 1860. Que se passe-t-il ensuite pour elle?
C'est la révolution de l'ère Meiji. Le Japon s'industrialise et s'industrialise à une vitesse folle. L'estampe est au départ restée traditionnelle dans sa forme esthétique et dans sa répartition des tâches. Un dessinateur, un graveur, un imprimeur et un éditeur travaillent conjointement. Des détails inédits apparaissent cependant. Il y a des complets vestons, des trains ou des maisons en brique. C'est sans doute la raison qui les fit rejeter des Européens, qui préféraient un archipel plus traditionnel et donc plus exotique. Au Japon même, l'estampe doit affronter la concurrence inédite née de la lithographie, ou tout simplement de la photographie. 

L'exposition actuelle part de 1910. Pourquoi?
C'est la date où naissent presque simultanément deux mouvements opposés. Un imprimeur, Watanabe Shôzaburô crée le «shin-hanga». Il vise à la production d’œuvres de qualité, tirées de manière irréprochable sur un papier fait à la main. Un beau papier bouffant permettant des effets de gaufrage. L'inspiration reste apparemment classique, mais elle offre aussi une saveur moderne. C'est la partie que nous présentons au musée en ce moment. Watanabe visait également le marché international. Ses éditions ont d'ailleurs commencé avec deux modèles fournis par un artiste autrichien. 

Et l'autre mouvement?
Plus informel dans la mesure où il compte plusieurs «leaders», il constitue un effet boomerang. Avec l'ouverture du pays, les artistes japonais sont partis étudier en Occident. Ils y ont vu que leurs estampes, découvertes par les amateurs français ou anglais vers 1870, étaient considérées par eux comme relevant d'un un art majeur, alors que leurs compatriotes les tenaient pour mineures. Ils ont aussi enregistré ce qui se faisait en Europe en matière de création moderne. Le nu féminin, tel que nous le concevons, restait ainsi très nouveau pour eux. Mais ce qui les a le plus frappés, c'était la gravure d'auteur, où tout se voyait fait par un seul homme, avec des tirages limités et justifiés. A leur retour, ces expatriés ont voulu faire la même chose au Japon, avec des réminiscences allant de l'impressionnisme à l'expressionnisme. Tous ces créateurs sont cependant restés fidèles aux matrices de bois. 

Les adeptes de l'estampe créative, ou «sôsaku-hanga», faisaient donc tout eux-mêmes.
Absolument. Ils pratiquaient aussi de tout petits tirages, entre trois et vingt, alors que Watanabe n'hésitait pas à produire jusqu'à 2000 exemplaires de la même gravure. Ce sont des gens qui expérimentent. Ils partaient de zéro, puisque les codes anciens disparaissent. L'écho occidental se révélera en revanche nul. Un homme comme Alfred Baur n'a sans doute jamais entendu parler du «sôsaku-hanga». Il n'aurait d'ailleurs sans doute pas aimé. Trop occidental. Ce sont les Américains stationnés au Japon après la défaite de 1945 qui ont été les premiers étrangers à collectionner des telles estampes. Ils les ont ensuite ramenées aux Etats-Unis. 

L'exposition s'arrête en 1960. Où se situe-t-on aujourd'hui?
Les deux manières de travailler existent toujours. Il subsiste des éditeurs. Certains proposent des recréations de pièces anciennes (Hokusai, Utamaro...) à partir de blocs nouvellement taillés. Pour les Japonais l'estampe reste un lien avec le monde ancien. Il s'agit, contrairement à ce qui se passe chez nous, d'un monde fermé sur lui-même. Aucun rapport avec des expressions comme la performance ou la vidéo. Mais la gravure n'apparaît pas pour autant comme dépassée. 

Comment l'exposition actuelle est-elle née?
Tout provient de la même collection privée, dans laquelle une sélection a été effectuée avec Chris Uhlenbeck. L'homme avait déjà été le commissaire, en 1992-93, d'une exposition sur le seul «shin-hanga» à la Fondation de l'Hermitage. La collection se nomme Nihon no hanga. Elle a été constituée par une habitante d'Amsterdam, qui l'a installée dans une maison au bord d'un canal. Elle organise deux fois par an des accrochages thématiques: la femme, le paysage... Jusqu'ici, il n'y avait pas eu d'autres présentations publiques. C'est Nihon no hanga qui est venu nous trouver. Sa propriétaire et son conservateur connaissaient la Fondation Baur depuis l'époque de Frank Dunand, le précédent directeur, aujourd'hui décédé. 

Ils sont venus parce que vous étiez privé et de la même taille?
Un peu. Un très beau livre, en anglais, voyait parallèlement le jour. Il s'intitule «Waves of Renewal» et a paru aux Pays-Bas chez Hotei Publishing aves de très nombreuses illustrations. Il n'y aura pas d'autre catalogue. En revanche, l'exposition ne retournera pas directement chez elle après son départ de Genève. Elle se verra présentée au Rijksmuseum d'Amsterdam.

Pratique

«Estampes japonaises modernes, 1910-1960», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 22 mai. Un changement d'accrochage, le 11 avril, entraînera une fermeture de deux jours. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (DR): Un portrait féminin, à la largeur inhabituelle de mise en page, signé Itô Shinsui.

Prochaine chronique le vendredi 11 mars. Genève toujours. Stéphane Barbier-Mueller présente ses monnaies et médailles royales françaises en or au Musée Barbier-Mueller. Rencontre.

 

 

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