Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur fête ses 50 ans

C'était il y cinquante ans. Le 9 octobre 1964, le Musée Baur ouvrait ses portes à la rue Munier-Romilly. Les autorités genevoises étaient présentes, bien sûr, ainsi que nombre de conservateurs. Une réception suivait à Pregny-Chambésy, au domaine de Tournay, alors propriété de la Fondation Baur. Soirée élégante. Sans plus. Cette inauguration n'avait rien de la nouba à grand spectacle organisée quatre ans plus tard par Oscar Ghez pour l'ouverture d'un Petit Palais aujourd'hui fermé. 

Un demi siècle plus tard, la Fondation Baur constitue un musée privé connu et reconnu sur le plan international pour les arts d'Extrême-Orient. Il organise au moins deux expositions prestigieuses par an. Ses collections (9000 objets!) font par ailleurs l'objet d'une présentation soignée. On connaît l'opulence de ses salles japonaises, rouvertes il y a quelques années comme un écrin pour laques et céramiques. Alors que commence "Chine impériale" au sous-sol, il était bon de faire le point sur l'institution avec sa directrice Monique Crick, en place depuis 2002. 

Vous fêtez un cinquantenaire. La Fondation est cependant antérieure.
Elle date de 1949. Alfred Baur, qui avait fait fortune à Ceylan, était alors âgé. On fêtera en 2015 les 150 ans de sa naissance. Au départ, l'homme pensait à un simple dépôt au Musée d'art et d'histoire. Les choses ont traîné. Il s'est impatienté devant l'immobilisme genevois. En bon Zurichois, le collectionneur a décidé de tout faire lui-même. Il a acheté aux Tranchées un hôtel particulier ayant un temps servi de bureaux à la Croix-Rouge. Baur est mort en 1951. Les objets sont restés chez sa veuve Eugénie, en attendant une ouverture au public après travaux. Le collectionneur avait laissé l'ordre que la maison ne perde pas son caractère d'habitation privée. Il voulait un cadre intime. Madame Baur a disparu en 1961. Elle n'a donc pas vu le bâtiment transformé. 

Il a connu plusieurs modifications depuis.
Effectivement. En 1971, il y a eu un agrandissement en utilisant la surface couverte par une véranda. Il a été fait dans le style, avec pierres de taille sculptées. Puis est venue en 1997 l'utilisation du sous-sol. Elle profitait des anciennes cuisines, mais il a fallu créer des cavités supplémentaires pour les réserves. L'étage en attique a été modifié. Nous allons enfin réaliser en 2015 la dernière extension possible, sans fermer nos portes. L'ancien appartement du gardien se verra transformé en galerie destinée aux donations reçues depuis quelques années. 

Au départ, elles restaient impossibles.
Elles sont aujourd'hui permises, mais avec des conditions testamentaires strictes. Il ne faut pas que les pièces nouvelles entrent en concurrence avec les anciennes. Nous devons explorer d'autres domaines. Cela a été le cas avec les laques, les céramiques chinoises d'exportation, les kimonos japonais ou les objets de la cérémonie du thé, que nous a offerts récemment Philippe Neeser. Les gens nous proposent des ensembles constitués. Il arrive qu'il s'agisse d'une ou deux pièces isolées, mais de qualité. Pour nous, la qualité constitue le critère essentiel d'acceptation. 

Revenons sur la collection d'Eugène Baur.
Il appréciait surtout les créations des Qing, la dernière dynastie chinoise, souvent très chargées, très virtuoses et très colorées. D'où le choix de marquer nos 50 ans avec "Chine impériale", une exposition consacrée à cette époque allant de 1644 à 1911. Monsieur Baur avait fini par posséder environ 7000 pièces, chinoises ou japonaises. Nous avons un petit peu de Corée. Pas de Vietnam. Quelques objets de Thaïlande. Il s'agissait là de pays parlant naguère surtout à d'anciens coloniaux. 

Baur n'achetait presque qu'à un seul marchand, Tomita Kumasaku.
Ce Japonais a fourni la majorité des pièces. Alfred Baur lui faisait confiance. Il le faisait au point que la Fondation gardait après sa mort le droit de se fournir dans son magasin, alors que la collection était en principe terminée. Le sort a voulu que Tomita disparaisse lui aussi au début des années 1950. Son fils n'a pas continué la tradition familiale. D'où la fermeture aux apports nouveaux durant des décennies. 

Existait-il un inventaire de cet énorme collection?
Oui. Tomita venait parfois en Europe, où il s'y attelait avec une secrétaire d'Alfred Baur. Le musée ne partait donc pas de rien pour s'atteler à sa grande tâche. Son fondateur voulait un ensemble de catalogues scientifiques, qui ont nécessité des années et des années de travail. Celui sur les nappes d'autel japonaises vient juste de paraître sous la direction d'Helen Loveday! 

Vous êtes, Monique Crick, directrice depuis douze ans. Qui vous a précédée?
Les débuts ont été assurés par Pierre-Francis Schneeberger, aujourd'hui décédé. Il ne s'agissait pas d'un spécialiste. Il a dû se former au fil du temps, mais il savait bien s'entourer. Le musée lui doit beaucoup. Il a créé un bulletin. Imaginé des "Cahiers". Après sa retraite, il a fait un roman des débuts des Collections Baur sous le titre de "Musées en zigzags". Marie-Thérèse Coullery est venue le rejoindre en 1965-66. C'est ici qu'elle a découvert le Japon, dont elle aura admirablement su faire la promotion, organisant entre autres des voyages. Cette femme hyper dynamique devait ensuite rejoindre l'Ariana. 

Est alors venu Frank Dunand.
Un homme cultivé. Musicien. Parlant bien le japonais. Avec lui, le musée a développé sa politique d'expositions, au départ limitée aux objets Baur. C'est sous son règne que s'est effectué l'agrandissement en sous-sol. Une excroissance dans le style de la maison. Je ne parlerais pas de luxe, mais de robustesse, de bonne qualité et d'usage facile. Nos vitrines de 1964 fonctionnent encore parfaitement, ce qui est le cas dans peu d'institutions. Frank Dunand a fait voyager les œuvres jusqu'au Japon. Il a donné au Baur un souffle nouveau. J'ai été nommée après sa retraite. 

Comment voyez-vous vos douze premières années?
J'ai la satisfaction de travailler dans une maison peu administrative, où il reste du temps pour travailler sur les œuvres. La Fondation fournissant les finances nécessaires, je ne suis pas obligée de chercher des sponsors. Cela tombe bien. Je ne saurais pas trop comment m'y prendre. J'ai un peu ralenti le rythme des expositions. Nous formons une toute petite équipe. Pour tout dire, nous ne sommes que deux à plein temps. Or il y a beaucoup de choses à faire. Mettre les collections en ligne, par exemple. En une décennie, nous avons pu mettre des pays nouveaux au programme. Nous avons proposé une Asie plus globale avec l'Inde, absente des collections, tout comme avec le Tibet ou le Vietnam. Nous avons aussi davantage ouvert nos salles au contemporain grâce à la céramique. 

Quelle fréquentation?
Je n'aime pas trop donner de chiffres. Je dirai pourtant que nous comptons environ 12.000 visiteurs par an. Nous avons ainsi le même taux de pénétration que le Musée Guimet à Paris, en tenant compte de l'écart des population. Lui en totalise 300.000. Il ne faut pas oublier que les institutions spécialisées ne partent pas gagnantes. Elles attirent forcément moins de public que les autres. 

Voilà pour le musée lui-même. Je reviendrai prochainement sur "Chine impériale", qui dure jusqu'au 4 janvier 2015.

Pratique 

Fondation Baur-Musée des arts d'Extrême-Orient, 8, rue Munier-Romilly, Genève. Tél. 022 704 32 32, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (Tribune de Genève): Monique Crick. C'était lors de l'exposition sur les kimonos. Elle montrait une donation poussant le musée dans une autre direction.

Prochaine chronique le samedi 4 octobre. Anselm Kiefer expose à Londres. Des tableaux ÉNORMES, naturellement!

 

 

 

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