Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur expose "Mille ans de monochromes" chinois

Crédits: Sotheby's

C'est une conjonction. Je dirais même une fusion. Depuis quelques jours, dans ses salles du sous-sol, le musée Baur entremêle dans ses vitrines des pièces tirées de son fonds avec d'autres empruntées à la Fondation Zhuyuetang. Il s'agit là d'une prestigieuse collection montée par Richard et Josephine Kan depuis les années 1980. Cet ensemble tourne autour du monochrome, qui séduisait déjà Alfred et Eugénie Baur. Il semblait clair depuis plusieurs années que les deux séries se complétaient. L'actuelle exposition offre donc la matérialisation d'un projet initié au temps où Monique Crick dirigeait la Fondation Baur. Cette dernière était du reste là, le soir du vernissage, pour recevoir une partie des compliments adressés par Richard Kan, les autres allant à sa successeure (on dit comme cela en épicène?) Laure Schwartz Arenales. 

Ce n'est pas la première fois que la Fondation Baur s'intéresse au monochrome. En 2011, elle avait produit une exposition avec des prêts du Mamco. Il s'agissait alors de tirer la céramique chinoise du côté du contemporain. On sait à Genève à quel point l'exposition du professeur Maurice Besset (un des phares de l'Uni à l'époque) au Musée de Lyon en 1988 avait marqué à ce sujet. Comme son catalogue du reste. Il existe toujours des gens pour lire «La couleur seule». Aujourd'hui, le propos devient différent. Il se révèle à la fois historique et esthétique. Le genre forme une constante du goût dans l'Empire du Milieu. La manifestation s'intitule du reste «Mille ans de monochromes». Il s'agit d'y montrer «la vaisselle sacrée et profane des empereurs de Chine». Tout peut ainsi partir des Tang, qui ont fait régné depuis le VIIe siècle, pour se terminer pour se terminer à la fin du XVIIIe siècle avec les trois grands règnes de Kangxi, Yongzheng et Quianlong.

Une collection venue de Hongkong 

Le parcours reste chronologique. Il commence avant la porcelaine avec des engobes et des couvertes transparentes. Les premières vitrines contiennent déjà des pièces majeures, où l'essentiel réside dans la forme et la qualité des pâtes. Avec les Ming, qui chassent les Mongols en 1368, le système se met en place. La porcelaine remplace le bronze dans le rôle de vaisselle rituelle. Des couleurs se voient attribuer des fonctions. On connaît le fameux jaune impérial. Il s'en créera plus tard de nombreuses d'autres, au noms ravissants de «peau de pêche», de «noir miroir», ou de «fourrure de lièvre». Celles-ci resteront sans signification intrinsèque. Il fallait aussi un centre de production dans ce pays à forte volonté unificatrice. Ce sera Jingdezhen et ses environs. Ici se produiront les objets destinés à la Cour, bien sûr. Mais cette cité, qui a conservé son caractère céramique jusqu'à aujourd'hui, va également produire des millions de pièces destinées au marché intérieur et à l'exportation. Haut et bas de gamme en quelque sorte. 

C'est évidemment le très haut de gamme qui passionne Richard Kan. L'homme, qui est aujourd'hui un vieux monsieur au sourire malicieux, aime d'ailleurs prononcer les mots «only the best». Kan vit à Hongkong. C'est le lointain héritier de Nagyang Brothers Tobacco Company, une firme remontant à la Chine pré-révolutionnaire. Lui-même se situe plutôt dans l'immobilier. Il a acquis sa première pièce à 29 ans chez Sotheby's. Une porcelaine du XVIIe siècle. C'est dans les années 1990 que ses affaires et ses collections ont connu leur plus grande extension. Cet amateur distingué ne se limite en effet pas aux arts du feu. Il a rassemblé un ensemble d'art grec. Un autre de monnaies. Il nourrirait même, selon la biographie publiée par Sotheby's, un amour prononcé pour les appareils photographiques. Au moins 150 Leica! Les meilleurs, je suppose.

Sélection abondante

Il a bien sûr fallu sélectionner les œuvres avant leur transport en Europe. Disons que la Fondation Baur a élégamment laissé Richard Kan majoritaire. Il y a davantage de pièces Zhuyuetang (le mot signifie «pavillon de bambou et de la lune») dans les vitrines que d'objets Baur. Il s'agissait aussi de ne pas trop dégarnir les salles permanentes. L'ensemble offert aux regards n'en apparaît pas moins considérable pour quatre salles. Il y a là 200 céramiques, mises en scène par Nicole Gérard. La surcharge menace parfois, même si l'absence de décor (de décor peint du moins, certaines pièces étant incisées sous couverte) évite le brouillement visuel. Douze ou treize pièces derrière la même vitre, c'est beaucoup pour l’œil actuel, habitué à tous les minimalismes. 

Il n'en reste pas moins que chaque élément proposé se révèle admirable de pureté, d'élégance, d'harmonie ou de raffinement. C'est effectivement le meilleur d'un genre qui a mis longtemps à séduire les Occidentaux. Si la porcelaine constitue bien «l'or blanc» de leur XVIIIe siècle, avec des manufactures essaimant de Saint-Pétersbourg à Capo di Monte, les Européens ont toujours privilégié le décor. Et cela même si Meissen ou Sèvres ont multiplié les fonds de couleurs autour des réserves en blanc confiées aux artistes peintres. Le monochrome occidental est récent. Il s'agit d'un goût sous influence. Mais ceci est une autre histoire.

Pratique

«Mille ans de monochromes», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 3 février 2019. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Sotheby's): L'un des monochromes de la collection Kan.

Un entretien avec Laure Schwartz Arenales suit immédiatement.

Prochaine chronique le jeudi 11 octobre. Visite au CAN neuchâtelois.

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."