Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La Fondation Baur et Cartier rêvent de l'Asie

C'est une rencontre au sommet. Aucun chef d'Etat cependant, ici. «L'Asie rêvée», telle qu'elle se présente jusquen février à la Fondation Baur, réunit les collections appartenant à la maison et celles d'entreprise réunies par Cartier depuis 1983. Aucun rapport entre elles, à première vue. Les œuvres chinoises et japonaises, assez tardives, rassemblées dans les années 1920 par Alfred et Eugénie Baur se marient pourtant bien avec des bijoux créés au même moment. Chaque génération rêve en effet d'une Asie différente. Nous l'aimons ainsi aujourd'hui archaïque et un peu brutale. 

Il n'en allait pas de même juste après la première Guerre mondiale. Le Céleste-Empire venait à peine de s'effondrer. Mettant fin à trois siècles de domination mandchoue, la République s'est vue proclamée en 1911. Les derniers règnes avaient été marqués par un raffinement presque excessif. Ils avaient produit des porcelaines de plus en plus virtuoses et complexes, des cloisonnés allant vers la surcharge et des pierres dures taillées de manière si fine que la matière avait fini par se faire oublier. Idem pour le Japon. Les plus subtils laques (laques est masculin quand il s'agit d'un objet) datent de l'ère Meiji, instaurée en 1868 après l'ouverture du pays aux étrangers.

Un goût exotique 

Cartier date de 1847 et n'a vraiment pris son essor qu'après son installation rue de la Paix en 1899. Rien à voir, dans le domaine de la joaillerie, avec Mellerio, dont l'origine remonte à 1613. Autant dire qu'il s'agit d'une affaire plutôt jeune, dans les années 1920, quand elle subit l'influence d'une Chine rêvée, et donc fortement idéalisée. Elle va en reprendre des motifs à la fois anciens et récents. Le tout avec un penchant inévitablement marqué pour la préciosité. 

Il y aura ainsi, durant une décennie, non seulement des bijoux, mais des pendules et des objets à la chinoise. Tout se terminera brutalement, avec la Crise de 1929. La Chine restera certes à la mode au cinéma («Shanghai Express» de Josef von Sternberg, «The Bitter tea of General Yen» de Frank Capra...) ou en littérature («La condition humaine» d'André Malraux, «The Good Earth» de Pearl Buck...). Le goût occidental aura cependant passé à d'autres modes. Il se veut néo-classique dans les années 1930. Les créations sinisantes ou japonisantes de Cartier se feront dès lors épisodiques. Le visiteur de la Fondation Baur s'étonne juste que certaines émanent de clients parisiens (la maison a d'autre bureaux à Londres et à New York) en 1942 et 1943.

Voisinages par affinités 

Comment fonctionne l'exposition genevoise, conçue par Estelle Niklès van Osselt et scénographiée par Nicole Gérard? Par affinités. La commissaire (qui s'exprime en chinois comme vous parlez français) a puisé dans les réserves du musée, qui comprennent non seulement des milliers d'objets Baur, mais aussi des dons plus récents de Patricia Gorokhoff ou de Sato Mariko. Elle a eu accès au Musée Cartier, formé par Eric Nussbaum avec des moyens financiers titanesques à partir de 1983. Il ne lui restait plus qu'à brasser le tout sous le signe du clair de lune comme des chimères ou des Bouddhas. Un certain équilibre devait se voir respecté entre Baur et Cartier. 

On aurait pu craindre quelque chose d'un peu factice. Par la justesse des rapprochements et la qualité de la mise en scène, le mélange fonctionne étonnamment bien. Des idées et des motifs se retrouvent d'une pièce à l'autre. Un esprit commun apparaît. C'est un art davantage fait de grâce que de force. Un goût pour la miniaturisation. Une passion pour les matières précieuses. Et un côté qu'on serait finalement tenté de qualifier de féminin. Mais Cartier n'a-t-il pas bien davantage de clientes que de clients, alors que la Chine a été gouvernée en sous-main un demi siècle durant par la redoutable impératrice Tseu Hi qui, telle une reine des abeilles, tuait les mâles dès qu'ils devenaient dangereux?

Enorme catalogue

Cartier ne serait pas Cartier, ni Baur Baur sans un catalogue d'une somptuosité un peu écrasante. C'est trop lourd. C'est très cher. Aidée par Pascale Lepeu et Song Hiiyang, Estelle Niklès van Osselt s'est néanmoins appliquée à lui garder un caractère scientifique. En dépit des nombreuses photos magnifiquement tirées, il s'agit là davantage que d'un simple album d'images.

Pratique

«La Chine rêvée, Dans les collections Baur et Cartier», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 14 février 2016. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Le livre est édité par 5 Continents. Il comporte 334 pages. Photo (Pierre Abensur): Estelle Niklès van Osselt au milieu de l'exposition. 

Prochaine chronique le mardi 8 décembre. La Maison européenne de la photographie présente à Paris Stéphane Couturier, un passionné d'architecture.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."