Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / La distribution des Césars de Julien l'Apostat

La pièce n'avait pas été jouée depuis mille sept cent ans. Ou presque. Ecrit en 362 pour des saturnales se déroulant à Antioche, "Les Césars ou Le Banquet" avait bien été traduit du grec en 1660 par le baron Ezéchiel Spanheim, d'origine genevoise. Les choses s'étaient arrêtées là. Il aura fallu l'actuelle exposition du Musée Rath sur les "Héros antiques" pour que l’œuvre de Julien l'Apostat sorte non pas d'un tiroir, mais d'un véritable sarcophage. Un aréopage d'historiens et d'hellénistes lui a brièvement rendu vie le 2 février. Une seconde représentation est prévue le 12. 

Vous voyez peut-être qui est Julien. Cet empereur romain, revenu au paganisme, passionne les érudits depuis une vingtaine d'années. On ne compte plus les livres sur un homme qui régna vingt mois à peine, en 361-363, après avoir été César en Gaule depuis 355. Il faut dire que sa figure se révèle complexe. Ce neveu de Constantin, dont la famille a été exterminée dans des luttes fratricides, se serait plutôt vu philosophe. Il avait fait ses études à Athènes aux côtés de celui qui deviendra, pour l'église orthodoxe, saint Grégoire de Naziance. Inutile de dire que les deux hommes se brouillèrent. Comment le théologien aurait-il pu supporter celui qui écrira "Contre les Galiléens", un texte perdu qu'on connaît grâce à sa réfutation par Cyrille d'Alexandrie? Un signe, du reste, que le texte se voyait pris au sérieux...

Le christianisme lave trop blanc

En 362 donc, Julien, auréolé par le succès d'une incroyable série de victoires militaires en Germanie, se trouve donc à Antioche, alors l'une des villes les plus importantes de l'Empire. Satiriste à ses heures, cet homme apparemment austère et frugal, alors attelé à l'impossible restauration des finances romaines, compose une pièce voulue drôle. Elle met en scène, pour le prix du plus grand homme, les prédécesseurs de Julien (César, Auguste, Trajan...), plus Alexandre le Grand. Au banquet des dieux, ils se voient conviés à évoquer leurs hauts faits. Silène les remet en place. Il y aura finalement un gagnant. C'est Marc-Aurèle, philosophe comme Julien. 

Le grand perdant se révèle Constantin. Il s'agit de pourfendre en la personne de cet empereur hypocrite et violent les travers du jeune catholicisme. Avec l'Eglise, il suffit de confesser pour se voir pardonner. Chacun peut ensuite recommencer. Jésus lave plus blanc. L'avenir familial allait vite rendre clairvoyante l'idée de Julien, mort dans une bataille contre les Perses. En 390, Théodose massacrera sans risques les habitants de Thessalonique. L'évêque Ambroise de Milan lui imposera bien une vague pénitence. Mais qu'est-ce qu'une punition face à l'énormité du crime?

Une version raccourcie 

Pour rendre vivante cette "distribution des Césars", comme on dirait dans le petit monde du cinéma français, seize personnalités aux teintes protestantes ("Je dois être le seul catholique", s'amuse l'archéologue cantonal Jean Terrier) jouent tous les rôles. Avec des bonheurs divers. Il faut dire que l'acoustique des sous-sols du Musée Rath n'aide pas. Il y a là une nette déperdition du son. Quelques tunnels subsistent dans le texte, pourtant accourci. "Nous avons fait des coupures que je regrette presque", avoue Bernard Lescaze, qui s'est réservé l'emploi de Silène. "Il faudra peut-être quelques centaines d'années avant que le texte ne soit rejoué en public."

Pratique

"Les Césars ou le Banquet", Musée Rath, 2 place Neuve, Genève, seconde représentation le mercredi 12 février à 20h. Entrée payante à l'exposition. Pas de réservation. Sur Julien, je conseille la lecture d'un gros article de fond dans l'encyclopédie Wikipedia. Photo (DR): Une monnaie d'or de Julien. La célèbre statue le représentant, conservée au Musée de Cluny parisien, serait un faux selon les dernières expertises.

Prochaine chronique le mercredi 5 février. Le Musée du Duomo de Milan vient de rouvrir, dans une version à grand spectacle. J'ai vu.

 

 

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