Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / La Croix-Rouge sous le signe du "Trop humain"

Il y a des villes qui trimbalent un lourd héritage. Genève en fait partie. Calvin au XVIe siècle, Rousseau au XVIIIe, Henry Dunant au XIXe, voilà qui vous fait ployer sous le poids des bonnes pensées. Heureusement que Jean-Frédéric Amiel se voit aujourd'hui relégué aux oubliettes! Il aurait pu tenir le rôle du quatrième mousquetaire. Avec cet écrivain, champion toutes catégories de l'auto-analyse stérile, il y aurait vraiment de quoi désespérer. 

En ce moment, c'est Dunant qui tient à nouveau la vedette, après le centenaire de son décès, longuement et lourdement rappelé en 2010. La commémoration des débuts de la Guerre de 1914, qui agite en ce moment la France, a en effet traversé la frontière. Les Genevois doivent porter leur croix, et elle est rouge. Tandis que le Musée Rath pose de manière catastrophique la question "Humaniser la guerre?" (voir plus haut l'article sur ce sujet), le MICR rénové propose "Trop humain". On ne rigole pas. Dieu merci, le Cabinet des arts graphiques offrira tout de même bientôt son nouvel accrochage, voué à la satire politique des XVIIIe et XIXe siècles...

Un nouveau lieu souterrain 

Le Musée international de la Croix Rouge, du Croissant Rouge et de la lanterne rouge, vu le temps mis à terminer les rénovations, offre donc "Trop humain". Cette coproduction entre le MICR et le Mamco inaugure la nouvelle Salle Jean Pictet. Cinq cents mètres carrés en sous-sol. Disons le tout de suite, quitte à paraître une fois de plus incorrect. Par rapport au lieu d'expositions temporaires de l'Ariana, de l'autre côté de la rue, on ne saurait affirmer qu'il s'agisse d'une merveille architecturale. Même remodelé à la demande des commissaires, l'endroit reste moche. Très moche. 

Le contenu, maintenant. Roger Mayou, maître de maison, et Christian Bernard, l'hôte venu du Mamco, ont décidé de montrer deux siècles d'art. Un art placé sous le signe de la souffrance. Une garantie contre toute critique. Qui oserait dire du mal de Charlotte Salomon ou de Felix Nussbaum, morts à Auschwitz? Et que pourrait-on affirmer de négatif sur Zoran Music, qui est un grand peintre? L'homme a survécu à Dachau. Reste pourtant qu'on a vu des Nussbaum plus profonds qu'ici lors de sa récente rétrospective au Musée d'art juif de Paris...

Bernard Buffet âprement discuté

La suite du parcours, où brillent de grands noms, se révèle moins délicate à commenter. On connaît l'admirable suite de gravures, exécutées en 1924 par Otto Dix, sur les tranchées de 1914. Célèbre pour ses toiles abstraites, Tal Coat a commencé dans les années 1930 par de petites toiles, très fortes, sur la Guerre d'Espagne. Les figures emmaillotées de Louise Bourgeois en 1998 interpellent comme toujours les sens du visiteur. 

Evidemment, tout le monde ne sera pas d'accord sur les décisions. Une seule, apparemment, s'est vue discutée. Il s'agit d'un immense Bernard Buffet de 1954, "Les fusillés", refusé au début par Roger Mayou. Buffet, qui a bien mal fini, restait pourtant alors un grand peintre. On peut en revanche se poser la question tant pour Ernest Pignon, compagnon de route de Picasso, que pour Erró, cet Islandais kilométrique et surabondant. S'il était bon de monter à nouveau les "Thanatophanies" du Japonais On Kawara, connu par son œuvre minimale, il est aussi permis de se demander pourquoi bisser Alfredro Jaar. Le Chilien incarne ce que l'art contemporain peut produire de plus prétentieux et de plus creux. L'an dernier, il avait réussi à se montrer insupportable aussi bien aux Rencontres d'Arles de la photographie qu'à la Biennale de Venise. Une performance...

Choc ukrainien

Vous me direz qu'il s'agit de choix, que complètent quelques vidéos comme des sculptures des frères Chapman ou de Berlinde De Bruyckere. On est heureux de les retrouver ici, mêmes si les Chapman semblaient plus à l'aise avec leurs horreurs miniatures présentées à la Fondation Pinault, sur la Giudecca. N'y aurait-il donc que des gens connus? Non. Le MICR propose quelques toiles très dures, très brutales, de l'Ukrainien Nikolai Getman, qui passé sept ans dans un goulag. Les peintures arrivent en direct des Etats-Unis. Les Russes n'y prêtent paraît-il pas attention. Les mots "devoir de mémoire" s'écrivent si difficilement en cyrillique...

Pratique 

"Trop humain", Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 17, rue de la Paix, Genève, jusqu'au 4 janvier. Tél. 022 748 95 11, site www.redcrossmuseum.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (DR) La pièce de Louise Bourgeois qui fait la couverture du catalogue.

Prochaine chronique le samedi 10 mai. Les paparazzi ont créé une nouvelle esthétique, résolument "trash". Paris et Metz en font un objet d'exposition.

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