Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La BGE nous parle d'un Nicolas Bouvier "Follement visuel"

Crédits: Martial Trezzini/Keystone

«Je suis follement visuel. Je suis extrêmement sensible à la lumière, aux couleurs.» Il y a, comme cela, des gens possédant un sens plus aiguisé que les autres. C'est comme si celui-ci se voyait affûté au détriment de ses quatre congénères. Notez que, dans le cas de Nicolas Bouvier (1929-1998), auquel la Bibliothèque de Genève (BGE) rend aujourd'hui dommage sur place et dans les rues, tel n'est pas le cas. Si l'oeil domine, il existe aussi l'oreille. Avec lui, rien n'était tombé dans celle d'un sourd. En plus, l'homme adorait la musique. «Je ne pourrais pas vivre sans...» 

Tout est né, dans cette manifestation célébrant les vingt ans de la disparition du grand homme (qui a depuis longtemps à Genève une école de commerce à son nom!), d'une de ses prières. Un désir qui semblait farfelu à l'époque, 1975. «Si j'étais la municipalité de Genève, je prévoirais des cases d'affichage blanches pour un gars comme moi et puis on me payerait des affiches qui ne signifient rien du tout, qui ne vendent rien du tout, qui sont juste là pour faire rêver les gens.» Les passants les auraient trouvées «entre des oranges et des marques de chaussures». Son rêve se voit aujourd'hui réalisé, du moins dans l'espace Ami-Lullin de la BGE (1). Parce que pour le domaine public, vous le savez comme moi, la publicité commerciale se meurt. L'affichage ne sert plus qu'à déverser un flot intellectuel. Genève croule sous les concerts, les pièces de théâtre et surtout les festivals, qui sont à la culture ce que le multi-pack est à la Migros.

D'énormes archives 

A l'origine de cet hommage, il y a une équipe formée de Barbara Prout, de Brigitte Grass et de Nicolas Schaetti, qu'on a connu au Centre d'Iconographie genevoise et qui a pris du galon. Nicolas est aujourd'hui responsable des «collections spéciales». Le projet n'en reste pas moins piloté par Barbara, active sur le fonds Bouvier depuis vingt ans. «Les archives ont été acquises du vivant de l'iconographe et écrivain, déjà malade. Elles sont chez nous, sa veuve les remettant petit à petit.» Il faut dire qu'il y en a beaucoup. «Vingt mètres linéaires». Savez cependant que l'auteur du «Poisson scorpion» reste plus modeste que son compatriote Georges Haldas. «Là, nous arrivons à quarante.» Avec vingt, il y a tout de même de quoi faire, surtout si l'on travaille comme Barbara Prout en parallèle, et au rythme, des nombreuses publications touchant Bouvier. L'homme n'en finit pas de se voir exploré. Il faut dire qu'il s'agit d'une gloire francophone. «En 2018, son livre «L'usage du monde» s'est vu inscrit au programme du concours de l'agrégation en France.» Mazette!

Mais que se passe-t-il au juste avec la manifestation, baptisée comme de juste «Follement visuel», histoire de rappeler aussi que l'iconographie a servi à la fois d'alimentaire et de passion chez Bouvier? La principale activité même de sa vie depuis les début des années 1960, selon Olivier Lugon, professeur à l'Université de Lausanne, qui se retrouve partie prenante. Eh bien des choses très diverses! D'abord, une exposition. Elle se tient au premier étage de la BGE, dans un Couloir des coups d’œil, qui a bien grandi depuis quelques années. Les quelques vitrines dépressives sont désormais prolongées par les murs d'une véritable galerie. «Nous montrons là le journal photographique de «L'usage du monde», pris entre 1953 et 1955 sur les routes d'Asie». Ce ne sont pas les originaux, minuscules, mais des agrandissements numériques. «Les négatifs ne font pas partie de nos collections, mais de celles de l'Elysée à Lausanne.» Tout a bien changé depuis sur place, de la Turquie à l'Afghanistan. «Nicolas Bouvier a fixé là un monde disparu.»

Dans la rue

Et puis, il y a la rue. «Nous avons puisé à toute vitesse dans les boîtes où Bouvier classait ses milliers de documents.» A une époque où internet n'existait pas, il fallait constituer ses propres banques d'images. «Il a été très aidé, à ses débuts, par le fait que son père dirigeait la BGE, qui s'appelait alors la Bibliothèque publique et universitaire. Il le laissait photographier tous les livres.» Il convenait pour Barbara et ses associés d'effectuer un choix rapide. Instinctif. Impulsif. Et donc d'éliminer. «En quelques journées, nous sommes passé de milliers de clichés à nonante. Puis à quinze. C'était le nombre de modèles à notre disposition.» Ont été retenus des motifs étranges, dont la force se voit décuplée par le noir et blanc. «Ils sont présentés au public sans explications.» Normal. Les sources utilisées par Nicolas Bouvier demeurent en général tues par ce dernier. L'opération panneaux en ville, qui a commencé le 19 septembre, se poursuivra jusqu'au 24 octobre.

Le «climax», comme dirait les Anglo-saxons, se situera le 4 octobre. Ce soir-là, à 18 heures 30, se déroulera une soirée «Bouvier iconographe» avec conférence d'Olivier Lugon et découverte des vitrines de l'Espace Ami-Lullin. S'y trouvent quantité de documents, dont la genèse de «L'usage du monde» des quelques pages d'un premier jet déchiré aux grandes feuilles avec les petites photos collées. Barbara Prout se meut comme «Le poisson-scorpion» de Bouvier dans ces eaux un peu troubles. «Il ne faut pas chercher de véritable chronologie chez l'auteur. Avec lui, il y des étapes ou plutôt des états. Tout se voit réutilisé pour un autre livre. Une conférence. Aucun pilier stable et rassurant. Le chercheur ou la chercheuse se retrouvera ou alors se perdra dans des chemins de traverse, si féconds chez à l'auteur.»

Admiration obligatoire

Evidemment, pour cela, il faut partager l'adulation aujourd'hui réservée à saint Nicolas Bouvier, que j'ai rencontré en personne deux fois à peine. Il existe comme cela, en Suisse, une Trinité sur le thème du voyage fécond. Le Genevois la compose avec Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach. Tout ce qui se rapproche du trio tient désormais du dogme. Aucune contestation ne se voit admise. Dire par exemple que la photo de Bouvier ou d'Ella n'a rien de génial tient de l'hérésie... Il est à espérer que les affiches égaillées en ville désacraliseront le personnage. Ah, pendant que j'y pense! Pour ces dernières, qu'il s'agit tout de même de trouver, il existe un site. C'est www.bouvier2018.ch Il paraît qu'il dit tout.

(1) Brigitte Grass a trouvé une superbe affiche d'époque pour des chaussures et une autre pour des oranges.

Pratique 

«Follement visuel», Corridor des coups d’œil à la BGE jusqu'au 2 février 2019. Affiche en ville jusqu'au 24 octobre. Soirée le 4 octobre. Conférence des Jeudis de l'affiche le jeudi 18 octobre à 12 heures 15.

Photo (Martial Trezzini/Keystone): Jogging devant une affiche apposée en ville.

Prochaine chronique le lundi 1er octobre. Les Gobelins racontent à Paris leur histoire du XXe siècle.

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