Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/La bande dessinée fait "Bang". L'exposition débouche sur un festival

Crédits: Tardi, Couverture de l'album "Putain de guerre".

«Bang». L’onomatopée donne à la fois l'image de la bande dessinée et l'idée d'une explosion. Normal. Les traditionnels prix Töpffer genevois se doublent, en cette fin d'année 2016, d'un véritable festival, appelé à devenir biennal. Jusqu'à la fin janvier, les amateurs du 9e art (le cinéma étant le 7e et la photo le 8e) ont de quoi nourrir leurs esprits. Ils participaient déjà à «BD-Fil» en septembre à Lausanne. Ils auront désormais «Bang» à Genève les années paires. 

J'avoue que je m'y perdais peu, d'autant plus que j'ai pris le train en marche. Je ne faisais pas partie des 500 hôtes de la nouba organisée au BAC (Bâtiment d'art contemporain) le 9 décembre. Les lauréats des prix habituels se sont alors vus divulgués. Je rappelle qu'il s'agit d'un trio féminin, ce qui contraste avec le «all-male cast» du festival d'Angoulême l'hiver dernier. Catherine Meurisse, la survivante de «Charlie-Hebdo», a remporté le Töpffer international avec un livre dont on beaucoup parlé, «La Légèreté». Peggy Adam a raflé le Töpffer genevois grâce à «Plus ou moins... L'hiver». Un album de saison. Genève cultive par ailleurs ses jeunes pousses, comme on dit avec des gourmandises de jardinier. Camille Vallotton a été distinguée en raison de «Speculum Mortis». Il faut toujours penser à la relève.

Activités aimantées 

Oui, mais «Bang»... Pour en parler, j'ai donc pris rendez-vous au Commun du BAC avec Berthe Juillerat, sa cheville ouvrière. Il s'agit de discuter avec elle d'une manifestation ne comprenant pas qu'une double exposition, mais une multitude de joies annexes. Bien des choses se sont vues assemblées. Le principe peut sembler agglutinant. «Dites plutôt qu'il a agi à la manière d'un aimant», corrige l'intéressée. «C'est tout de même plus gentil.» De fait, un projet en a bel et bien ici amené un autre. Il a fallu trouver de la place (et de l'argent) pour tout le monde. «Finalement, tout s'est concrétisé, «à l'exception d'une seule idée». Joli résultat d'équipe. «En séance plénière, on était 35. Une cinquantaine de personnes se sont investies dans Bang.» 

On imagine la somme de travail. Mais je ne sais pas si vous connaissez Berthe. C'est une boule d'énergie, à la manière de la pile électrique. D'ailleurs, elle est toujours vêtue de rouge. Avec elle, le courant passe. Il s'agit aussi d'une pragmatique. Le monde ne peut pas rester composé de doux rêveurs. «Nous sommes partis a trois. Il y avait bien sûr Roland Margueron, de Papiers Gras. C'est le galeriste. Le spécialiste. A côté de lui se tenait Dominique Berlie. Il s'occupe encore pour quelques jours du livre à la Ville. On leur doit les prix Töpffer et de la Jeune BD.»

Spectacle et colloque 

Et Berthe alors? La gestionnaire. «Ils sont venus me chercher afin de s’occuper de la coordination et du financement.» Un financement toujours plus important, recueilli auprès de fondations bien connues genre Migros ou Loterie Romande. A la double exposition du BAC sont venues se greffer des envies de livre, de concert, de spectacle, de participation dessinée ou de réalité augmentée. «Cela sans publier un atelier de production de fanzines à la demande.» 

Prévu pour le vendredi 13 (une date pareille ne s'invente pas!) janvier à l'Alhambra, le spectacle de Tardi «Putain de guerre» constitue une entreprise lourde. Idem pour le colloque prévu le vendredi 16 décembre de 13 heures 30 à 20 heures au Commun sous la houlette de l'historien Michel Porret (1). Le gros morceau, le plus visible en tout cas, reste cependant l'exposition du BAC, sur deux étages. «Ce que nous racontons là, c'est l'histoire de la BD à Genève, en commençant par Rodolphe Töpffer.» Le parcours comprend deux étapes bien distinctes. «En 1977, il n'existe pas infrastructure locale. Les créateurs genevois, comme Daniel Ceppi ou Gérald Poussin, doivent aller à Paris.» Le rez-de-chaussée propose autour de ce duo un panorama de l'activité française d'alors, avec des planches originales. Il y a là du beau monde, de Philippe Druillet (dont on reconnaît les pages surdimensionnées) à Hugo Pratt, en passant par Gottlib, tout récemment disparu (2).

Maisons d'édition 

Changement d'ambiance au premier, où opère dans un coin l'usine à fanzines. «Des éditeurs locaux entrent en scène. Nous voulions rendre hommage à leur travail et à leur engagement.» Oui, mais comment? «En imaginant un système de maisons, au sens propre et figuré. Chaque petit éditeur a eu droit à sa cabane, qu'il a aménagée à sa guise.» Les murs et des meubles à plan incliné abritent, eux, la création locale, envisagée comme un tout. «Nous montrons comment ce bouillonnement a abouti à une école genevoise.» Le mot s'est imposé dans les esprits. Je vous rappelle qu'a été annoncée le 1er décembre la nouvelle comme quoi la Ville disposerait dès 2017 d'une véritable école de BD, avec 16 ou 18 places. Une professionnalisation qui n'est pas une institutionnalisation. 

Tandis que je me promène avec Berthe Juillerat dans ces espaces offrant des graphismes ô combien différents les uns des autres, la question de l'avenir se pose, bien sûr. «Nous nourrissions deux objectifs. Le premier c'était de devenir biennal. Le succès de Bang me semble sur ce plan rassurant. Le second but était bien cette école, conçue comme préparatoire au bachelor, que Zep patronne. Je pense que l'organisation de Bang y a contribué, et j'en suis fière.» Il faut dire que la mise sur pied de ce festival a intégré de nombreux étudiants. «Ils ont pu faire avec nous leur première expérience professionnelle.» Une approche qui pourrait s’internationaliser. «Il est question de faire voyager une partie de l’exposition, ce qui serait excellent pour nous.»

Un livre et non un catalogue 

L'accrochage du Commun se double d'un livre. «Je bien un livre. Il ne s'agit pas d'un catalogue. Il fallait un ouvrage de référence, tenant la route, avec de vrais textes.» Un bel ouvrage, ceci dit en passant. Bien imprimé. Bien mis en pages. Avec un bonus au centre. Pierre Wazem, pour qui Berthe avoue un faible, propose en images son «Bilan raisonné d'un dessinateur de bande dessinée genevois». J'ai noté qu'une des cases portait, et en très gros, les lettres BANG... 

(1) L'universitaire spécialiste des sorcières, des bûchers et de la justice expéditive.
(2) C'était le 4 décembre dernier.

Pratique

«Bang, Evolution de la bande dessinée à Genève», Commun du BAC, 28, rue des Bains, Genève, jusqu'au 25 janvier. Le colloque a lieu là le vendredi 16 décembre de 13h30 à 20h. Site global www.bangbdgeneve.ch pour tous renseignements. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre s'intitule «Töpffer & Cie, la bande dessinée à Genève, 1977-2016». Il comporte 240 pages.

Photo (Tardi): "Putain de guerre". Tardi viendra avec ce spectacle inspiré par la guerre de 14-18 à l'Alhambra le 13 janvier.

Prochaine chronique le vendredi 16 décembre. Des livres. Masaccio. Hodler...

 

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