Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Université colloque sur "Peindre à Dijon au XVIe siècle"

Crédits: RMN/Musée du Louvre

Je sais maintenant tout sur le Maître des prélats bourguignon. Je plaisante. Non seulement je ne suis guère familier des manuscrits du XVIe siècle, mais il s'agit de cerner ici une ombre. Un nuage. Un fantôme. Nul ne sait qui se cache sous ce nom de convention. Personne ne saurait d'ailleurs dire où commence et où s'arrête cet artiste actif dans les années 1510-1520. Etait-il un, ou plusieurs? Dans quel lieu exerçait-il exactement? Pour le déterminer, Eberhard König souligne des analogies stylistiques de détail. Il utilise la vie des commanditaires, identifiés par leurs armoiries. Mais rien ne ressemble plus à un ecclésiastique blême qu'un autre prélat pâlot. L'orateur l'admet du reste. En matière d'histoire de l'art, toute affirmation se doit de demeurer prudente. 

Vendredi et samedi se tenait à Uni Bastions le cinquième colloque sur la manière de «Peindre en France à la Renaissance». Un sujet difficile. S'il subsiste des milliers, peut-être même des dizaines de milliers de tableaux du «cinquecento» italien, les Guerres de religion, la Révolution et l'indifférence ont réduit le XVIe siècle français en lambeaux. Les chercheurs se trouvent devant les rares pièces survivantes d'un gigantesque puzzle. Il y a bien les archives, exploitées en profondeur. Mais bien des choses reposent sur le «connossoirship», autrement dit l’œil au service d'une mise en relation entre les œuvres. Le mot est anglais. Le «connossoirship» n'entre d'ailleurs pas dans les habitudes françaises, qui se méfient d'un procédé demandant à la fois de la mémoire et des talents de médium.

Fontainebleau, Lyon et Troyes 

Cela fait maintenant six ans que l'Université de Genève, appuyée par le Fonds national de la recherche scientifique, poursuit ce projet. Le colloque de ce week-end était donc le cinquième de la série, tandis que quatre livres d'actes ont déjà paru chez Silvana Editoriale. Il faut dire que Frédéric Elsig dirige la chose d'une main de fer, même si elle se veut gantée de velours. Il s'agit de trouver les intervenants, de les aiguiller, de les faire venir d'un peu partout (cette année de Moscou, Berlin, Paris, New York et tout de même Dijon) et d'essayer d'obtenir d'eux une communication peu chronophage. «Peindre en France à la Renaissance» a ainsi dû fixer un cadre général (un cadre fait toujours bien en peinture) avant de passer à Fontainebleau, à Lyon, puis à Troyes. Et ce n'est pas fini. En 2017, ce sera Rouen. En 2018, Bourges. Une exposition postérieure semble évidemment souhaitée. Il y a eu en 2015 celle du Musée des beaux-arts de Lyon. Pas très réussie, hélas. 

On le sent bien, surtout après avoir suivi en décembre dernier le colloque Jean-.Pierre Saint-Ours, chapeauté par un autre professeur de l'Université de Genève, Jan Blanc. Il existe aujourd'hui en matière d'histoire de l'art deux écoles. Peut-être complémentaires. Sans doute antagonistes. Avec Dijon, on reste face à des objets et à des documents. Aucune idée abstraite. Pas d'adaptation du propos à une forme de pensée. Les auteurs cités sont des historiens, anciens et contemporains. Peu intellectuelles, les spéculations viennent combler les lacunes de la connaissance. On ne jongle pas avec des nuages, même si l'auditeur se demande ce qui adviendrait si l'hypothèse de départ se révélait erronée. L'orateur communique cependant toujours ses doutes. Il a conscience d'en rester à une étape de la recherche.

L'art de communiquer

L'autre forme, que l'on peut qualifier de philosophique ou sociale, met en avant les grands principes. Elle laisse un peu les œuvres de côté, comme si elles venaient parfois brouiller les pistes. Les autorités consultées sont modernes, du moins le plus souvent. Il s'agit de réflexions. Derrida, Baudrillard, Merleau-Ponty et leurs copains servent de bases de départ. D'où une primauté du cérébral non seulement sur le manuel, mais sur tout ce qui pourrait sembler matériel. L'art devient ici «cosa mentale». 

Mais revenons à nos moutons. Rien de tel donc hier et avant-hier à Uni-Bastions. Les intervenants n'étaient d'ailleurs pas forcément de beaux parleurs, même si Dominique Cordellier, du Louvre, ou Roger S. Wieck, de la Piepont Morgan Library de New York, savent tenir en haleine leurs auditeurs avec des communications bien construites et bien prononcées. Il y avait un réel plaisir à connaître Hugues Sambin dessinateur avec le premier et en en apprendre davantage sur les images sanglantes de l'hostie profanée de la Sainte Chapelle de Dijon (1) grâce au second. Frédéric Elsig himself a su décortiquer l'anonyme Maître de Commarin. Carmen Decu Teodorescu a créé la polémique en identifiant une Crucifixion perdue de la Chambre dorée du Parlement de Dijon avec un tableau visible depuis plus de cinquante ans au Louvre sous le nom de Josse Lieferinxe. Ce qu'il y a de bien, avec les experts, c'est qu'ils ne sont jamais d'accord.

En petit comité

Inutile de préciser que le colloque se déroulait en petit comité. Une vingtaine de personnes dans la vaste Salle B101, dont les intervenants. L'entreprise ne donne pas pour autant une impression d'inutilité. Ou d'auto-promotion. On sait pourquoi on se trouve là, alors que les universités proposent tant de réunions de ce type ne servant qu'à maintenir son prestige et à remplir le CV des participants. On colloque en effet beaucoup (trop), à Genève comme ailleurs... 

(1) Cette relique avait été donnée par le pape Eugène IV au duc de Bourgogne en 1433. Elle a été détruite à la Révolution. La Sainte Chapelle, qui abritait l'ordre de la Toison d'or, elle-même a disparu en 1802. A sa place s'élève le théâtre de la ville.

Photo (RMN/Louvre): Le saint Jean de la Crucifixion de Josse Lieferinxe. Le tableau du Louvre vient-il de Dijon?

Prochaine chronique le lundi 2 mai. Les choses bougent au Musée d'art et d'histoire de Genève. Un départ attendu et une arrivée inattendue.

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