Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Institut Voltaire s'offre une version inconnue de "Zaïre"

Crédits: Site d'Aurelio Voltaire

Nuit des musées hautement culturelle à l'Institut Voltaire le 21 mai. Son directeur François Jacob (qu'on dit sur son départ de Genève pour Besançon) sait maintenir haut la barre. Cela ne signifie pas que son public va s'ennuyer comme un rat mort. Bien au contraire. Tout tournait en effet samedi autour des enrichissements récents de l'institution. Enrichissements voltairiens, cela va sans dire. Des livres et des manuscrits. 

La bibliothèque, c'est Jean-Daniel Candaux qui l'a offerte. A force d'être jeune, le Genevois doit bien avoir atteint les 80 ans. Voire un peu plus. L'homme, qui travailla aux Délices au temps de Théodore Berterman, a aujourd'hui l'intelligence de répartir son imposante bibliothèque de «dix-huitièmiste». La Fondation Bodmer a ainsi acquis la partie «staëlienne». Comprenez par la celle concerrnant Germaine de Staël, dont l'institution privée célébrera en 2017 le bicentenaire de la mort (1). «L'Institut Voltaire a reçu en don 1700 livres dont environ 1500 concernent l'écrivain», explique François Jacob. «Jean-Daniel Candaux nous a encore offert 30 autres volumes ce soir.»

Deux albums factices 

Le directeur a ensuite remplacé au pied levé la spécialiste qui devait parler de la «Zaïre» de Voltaire. La dame se voyait retenue à Lyon par une grève de la SNCF. Collaborer avec le Tiers Monde est devenu risqué. L'auditeur y a sans doute gagné. Ce fut drôle et informatif. Sachez que l'Institut a réussi à acquérir deux volumes lors d'une vente Tajan à Paris de mai 2015. Il s'agit de recueils factices formés entre les années 1860 et 1891. «Il n'existe pas d'albums de ce type avant la première date et ceux-ci ont été vendus en 1891 à la famille les ayant confié à Tajan l'an dernier.» 

Qu'y avait-il dans ces ouvrages reliés, que les auditeurs ont pu voir dans une vitrine gracieusement prêtée par le Musée d'art et d'histoire? «La Pucelle d'Orléans et une vingtaine de documents sommairement décrits par le catalogue. Le plus important semblait 22 pages manuscrites corrigées par Voltaire. Un fragment de «Zaïre». La fin du IIe acte et le IIIe». Il y avait d'autres textes inconnus. «Nous avons une lettre à Madame du Châtelet. Intéressant. On a toujours dit que les héritiers de la dame avaient détruit cette correspondance. Eh bien il en subsiste des fragments, voire la totalité.» Notons que ce recueil contient aussi une missive de Voltaire où il dit tout le mal qu'il pense de «La nouvelle Héloïse» de Rousseau.

Les fautes du copiste 

Mais revenons à Zaïre. «Le manuscrit présenté à Voltaire était plein de fautes. Comment l'expliquer? Nous avons contacté la Comédie Française. L'écriture du copiste officiel de l'époque, qui s'appelait Minet comme le chat, se révélait autre. Nous avons appris que Voltaire s'était brouillé avec lui. Il avait fallu d'urgence lui trouver un remplaçant. Cela permet de dater le fragment entre janvier et août 1732.» Voltaire a alors récrit sa tragédie, mal accueillie, pour en faire un triomphe le 13 août. «La pièce a été jouée plus de 300 fois. La Comédie française l'a maintenue au répertoire jusqu'en 1934.» Plus récemment, Hervé Loichmol l'a sortie du formol à Ferney en 1992 et 1994. «Voltaire a beaucoup modifié son texte (2). Il a coupé les passages trop galants. Il a éliminé la plupart des allusions à l'Islam, la pièce se situant dans une Jérusalem reconquise sur les Croisés. Il a rendu sa pièce plus chrétienne.» Voltaire chrétien, les bras nous en tombent! 

C'est la Ville de Genève, pourtant si bien pensante et si mal dépensante, qui a réglé l'achat. «Nous n'avions pas le temps matériel pour faire appel au mécénat.» Les deux tomes étaient estimés entre 20.000 et 30.000 euros. A l'Institut Voltaire, contrairement au MAH, on donne les prix. «Nous les avons eu pour 35.000, soir 43.000 avec les frais.» Il n'y avait qu'un seul autre enchérisseur. Quelque part dans le Connecticut. François Jacob a fini par apprendre qu'il s'agissait "d'un chanteur rock gothique se faisant appeler Voltaire" (3) . Il existe bien les boutiques Zadig et Voltaire, après tout. Ce monsieur collectionne donc. Voltaire, bien sûr. Il ne fait pas si fier à son physique de pirate...

Echapper aux prédateurs 

Pourquoi s’offrir un tel manuscrit à Genève? Le directeur de l'Institut donne trois raisons. D'abord, il dirige une bibliothèque patrimoniale. «Ensuite, c'est à partir de chez nous qu'on peut organiser un discours scientifique autour d'un texte original.» Il existe enfin des prédateurs. François Jacob ne citera pas Aristophil, aujourd'hui en nette délicatesse financière (4). «Il y a par exemple eu la vente des papiers de Madame du Châtelet, l'amie de Voltaire. Un ensemble capital sur la pensée du XVIIe siècle. Eh bien, son «Traité d'optique» a été poussé jusqu'à 950.000 euros, échutes non comprises! Une somme absurde. L'estimation était de 150.000. L'association a tout raflé sauf une pièce, qui a fini à la Bibliothèque de Genève.» 

C'était la partie discours. Le théâtre suivait. De très jeunes acteurs, à l'exception de Lusignan, qui reste un rôle de vieux barbon, ont joué de larges fragments de «Zaïre». Genre père du Cid de Corneille, c'est d'ailleurs Lusignan qui provoquera la catastrophe. Reconnaissant dans le chevalier chrétien venu racheter les prisonniers son fils et dans une jeune fille du sérail destinée au sultan sa fille (Zaïre, donc), il provoquera quatre morts à l'arrivée. C'est ça la tragédie, qui donne ici un théâtre très, très théâtral. 

(1) Que prépare au fait la Ville pour le bicentenaire de sa citoyenne la plus illustre? Mystère. Il y a pourtant là de la politique, de l'argent, du sexe, de la littérature et du «gender».
(2) Il reste encore des paperolles à décoller pour lire ce qu'il y a dessous.
(3) Aurelio Voltaire (c'est son vrai second prénom) Hernandez est né à Cuba en 1967.
(4) Je vous ai déjà raconté la cupesse de cette Association qui évoque la finance selon Madoff. Les choses sont entrée dans une période de silence. L'hôtel particulier de la rue de l'Université parisienne, qu'Aristophil venait d'acquérir pour des dizaines de millions d’euros, a été vidé et la plaque à côté de la porte a disparu...

Pratique

La pièce (mais non la conférence) sera redonnée le 28 mai au Musée Voltaire à 15 heures et le 24 juin à l'Orangerie du château de Ferney-Voltaire à 19 heures. Les extraits de «Zaïre» sont suivis de ceux de «L'indiscret» et de «La mort de César», toujours du même auteur, et de «Brûlons Voltaire» de Labiche. Il faut mieux fini en gaîté. 

Photo (DR): Une photo publicitaire d'Aurelio Voltaire, qui était sur les rangs pour acquérir le manuscrit.

Prochaine chronique le mercredi 25 mai. Steeve Iuncker expoe ses photos à l'Elysée de Lausane. Entretien.

 

 

 

 

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