Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'exposition "Le retour des ténèbres" a son livre. Il faut s'accrocher!

Crédits: Dana Schutz/Musée d'art et d'histoire

Le livre m'est tombé dans les mains, puis des mains. Logiquement, il devrait s'agir d'un catalogue, mais il n'en est rien. La liste des œuvres, sans commentaires ni descriptifs, se trouve coincée à la fin d'ouvrage sous la forme d'un inconsultable dépliant séparé, au format de carte d'état-major. Si vous voulez apprendre quelque chose de précis sur une des pièces présentées au Musée Rath dans l'exposition «Le retour des ténèbres», vous en êtes pour vos frais. Cinquante francs. Il est vrai que vous aviez été prévenus en petite lettres, comme pour les contrats d'assurance, et ce sur le site du Musée d'art et d'histoire (dont le Rath constitue une cuisine et dépendance, pour parler comme Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri). «L'exposition est accompagnée d'une publication.» 

En fait, le lecteur a l'impression de lire les actes d'un colloque, même si celui-ci vient d'avoir lieu, du 7 au 10 décembre, sous l'égide de l'Université de Genève. Chaque auteur y va de sa dissertation de bon élève polyglotte. Une bonne moitié des textes reste en anglais, avec des traductions difficiles à trouver dans le volume tant le plan du livre reste peu clair (il est vrai que nous sommes dans les ténèbres). On peut se demander s'il est normal d'exiger ainsi des prouesses de limiers des acquéreurs. J'imagine en tout cas mal une exposition londonienne proposant la moitié d'un de ses catalogues en français, puis quelque part ailleurs en anglais. Mais les Anglo-saxons restent bien plus simples et plus directs dans leurs approches.

Mise en page peu claire 

Ce n'est pas que l'ensemble (je me suis contenté des contributions francophones) soit vraiment ardu. Juste, parfois, un peu ennuyeux. Mais, comme pour l'accrochage du Rath, tout a été fait pour obscurcir le propos. Au musée, c'est l'absence totale d'explications, alors que les commissaires Justine Moeckli et Konstantin Sgouridis brassent de manière intéressante les mythes et les siècles. Ici, dans le livre assumé par Justine en compagnie cette fois de Merel van Tillburg, c'est une mise en page chichiteuse et peu claire. Un graphiste «frankensteinien» a accumulé les préciosités de caractères, de soulignages et de points signalétiques en gras. Le résultat paradoxal est de rendre l'ensemble moins lisible, et non pas davantage. Signée par Madame Paris, la maquette est monstrueuse. Une volonté peut-être de s'aligner sur le sujet. 

Il y a donc, comme je vous l'ai dit, de bons textes, si l'on fait abstraction d'un contexte visuel qui les hache de plus par une illustration souvent trop petite. Eric Michaud parle du thème, aujourd'hui renouvelé par l'ordinateur, de l'«homme nouveau et l'homme machine». Sara Petrucci cause électricité, l'éclair jouant un rôle déterminant dans «Frankenstein». Caroline Guignard parle du vampire, ce qui n'est pas sans importance. On aurait tout aussi pu dédier l'année 2016 à John Polidori, père ou plutôt grand-père de «Dracula» qu'à Mary Shelley.

Manque de communication 

Tout cela ne suffit pas à faire de «Le retour des ténèbres», alias «Nightfall», un objet désirable. Le livre se révèle à la mesure de son exposition d'accompagnement. Il y a des idées. Il y a du travail. Il y a de l'intelligence. Mais tout cela ne s'adresse pas à un public, faute de communication. Comme pour certains médicaments, il aurait fallu au «Retour des ténèbres» une posologie afin de rendre le fameux gothique promis un tant soit peu flamboyant. Quand? Où? Pourquoi? Comment? Puis on construit là-dessus. C'est tout de même simple...

Pratique 

«Le retour des ténèbres-Nightfall», sous la direction de Justine Moeckli et Merel van Tillburg, édité par le Musée d'art et d'histoire, 480 pages.

Photo (Musée d'art et d'histoire): Le tableau de Dana Schutz "Frank on a Rock", qui fait l'affiche de "Le retour des ténèbres".

Prochaine chronique le jeudi 5 janvier. Visite au Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel, dont le directeur historique, Christophe Dufour, prend sa retraite.

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