Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana sacre Jean-Marie Borgeaud

Décidément, l'endroit lui convient. Alors qu'il débutait dans la sculpture en céramique, Jean-Marie Borgeaud avait vu une pièce importante acquise par Roland Blaettler, alors directeur de l'Ariana. Le musée consacre aujourd'hui tout son espace en sous-sol au Genevois. "La terre au corps" succède ainsi à "Terres d'Islam". Avec deux nettes différences. Nous sommes ici dans l'hyper-figuratif. Les œuvres montrées se révèlent parfois énormes. D'où leur poids. Le couple enlacé pèse 250 kilos. Il a fallu six hommes pour le transporter et le mettre en place. Car la statue est en plus fragile! 

Pour l'instant, l'artiste met en place les réalisations de cette rétrospective montée par Anne-Claire Schumacher. Les humains grandeur nature ont plus ou moins trouvé leur emplacement définitif. Les têtes accolées, comme s'il s'agissait de celles de frères siamois, tiennent en équilibre sur leurs socles blancs. Reste à répartir les crânes et ce qui me semble être des abats: cœurs, intestins ou foies. On se rapproche vite de l'étal de boucherie avec Jean-Marie Borgeaud. 

Pourriez-vous vous présenter?
Je suis né en 1954. J'ai donc 60 ans cette année, mais vingt seulement de céramique. 

Pourquoi ce début tardif?
J'étais au départ peintre. Je le reste toujours d'ailleurs. Il y a ici une de mes grandes toiles, en contrepoint des sculptures. Pour la peinture, je ne me suis jamais posé de questions. Elle a surgi quand j'avais 18 ou 20 ans. Elle s'imposait comme une évidence. Je n'ai jamais pensé à gagner ma vie. Il faut dire que les temps restaient plus faciles. On trouvait des petits boulots dès qu'on le voulait et il y avait encore des appartements pourris à 150 balles. Rester dans la marge demandait moins d'efforts qu'aujourd'hui. 

Avez-vous suivi une école spécialisée?
Les beaux-arts, comme on disait à l'époque! Le lieu était déjà miné par les conceptuels, qui entretenaient avec les classiques de solides rapports de mépris mutuels. Il s'agissait cependant d'une petite institution. Nous demeurions 120, à tout casser. Je n'étais pas là pour apprendre des théories mais pour accéder à des pratiques. Je ne pense pas qu'il existe encore des maîtres de nos jours, sauf bien sûr en musique. Je faisais donc mon chemin en solitaire. Les beaux-arts ont représenté pour moi un espace de liberté. 

La peinture, puis la sculpture...
Tout à coup, j'ai ressenti un besoin de volumes. J'ai ici fait mes classes en autodidacte. Je me suis tout de suite attaqué à un homme grandeur nature, en terre, qu'il s'agissait de cuire. Une technique dont je n'avais aucune idée. Je me suis lancé. La pièce a  tenu le coup, contrairement à ce que pensaient mes amis. J'en ai alors fait trois ou quatre autres, que j'ai montrées dans une friche industrielle à Meyrin. Le directeur de l'Ariana est venu. Il m'a pris l'homme au poisson. J'ai vu ça comme une reconnaissance. Quelque chose m'était sorti des mains. 

Quel rapport entretenez-vous avec la terre, votre matériau de prédilection?
J'aime travailler avec mes dix doigts. Je leur fais confiance. C'est physique. Dans la céramique, il y a le toucher. Puis vient le four. Le feu s'occupe de la couleur. Je lui délègue mon énergie. Les flammes créent le vivant. Elles donnent une matérialité aux corps. Pour un peintre, c'est génial de bénéficier d'une telle collaboration. Cela dit, le feu fait ce qu'il veut! 

Comment vous y prenez-vous concrètement?
Chaque pièce demande un four différent. J'en construis donc toujours de nouveaux. Je ne pourrais d'ailleurs pas les réutiliser. Ils s'écroulent au refroidissement. Il s'agit là d'outils primitifs, même s'ils ont quelque chose de savant. Je pourrais parler de fours sauvages. 

Y a-t-il des armatures dans vos grandes pièces?
Jamais. C'est impossible à cause du rétrécissement à la cuisson. Un rétrécissement que je dois prévoir. Je n'en travaille pas moins à l'aveuglette. Le défournage donne des surprises. C'est la première fois que je vois la pièce en entier, en sachant que je ne pourrai plus rien déplacer. Elle restera comme ça. 

Connaissez-vous des ratages?
Eh bien non! Mais je ne conçois qu'une seule sculpture monumentale par an. Je me lance, sans essais préalables, poussé par une snécessité. Je ne compte du coup pas de véritable échec, même si je dois dire que certaines statues me semblent plus réussies que d'autres. Ce qui me frappe le plus au final, c'est cependant leur allure commune de pièces archéologiques. Le temps s'est arrêté. D'ailleurs, vous le voyez, je n'ai pas de montre. 

Il s'agit avec "La terre au corps" d'une rétrospective. Qu'est-ce qui a changé en deux décennies?
On va de la première pièce que j'ai sortie du four à celle que j'ai terminée hier. Cela dit, je montre ici un tout, et non pas une évolution. Bien sûr, qu'il y a pourtant eu des changements! Mon travail sur le corps a évolué. Je suis parti d'un corps mythologique pour aboutir à un autre, plus physique. 

Que faites-vous quand vous ne modelez pas?
Il s'agit de rester libre. Si je faisais uniquement de la céramique, je me retrouverais pris avec le besoin de vendre. Je ne le veux pas. Il faut séparer ses activités. J'ai toujours eu un boulot à mi-temps. J'ai enseigné les travaux manuels. Un terme qu'on n'ose plus trop employer. Je me suis occupé d'activités créatives avec les enfants dans les écoles du canton. Je vais d'ailleurs renouer avec cette forme de transmission dans des ateliers prévus par l'Ariana.

Pratique

"Jean-Marie Borgeaud, La terre au corps", musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 26 avril. Tél. 022 418 54 50, site www.ville-geneve.ch/ariana Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (Ariana): Une des têtes de l'artiste genevois. Avec un aspect d'objet de fouille.

Prochaine chronique le mercredi 22 octobre. Aarau présente Sophie Taeuber-Arp, dont le visage orne notre billet de 50 francs.

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