Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana révèle la passion céramique de Frank Nievergelt

Crédits: Nicolas Lieber/Musée Ariana

Aussi loin qu'il s'en souvienne, Frank Nievergelt a collectionné quelque chose. Tout petit, c'étaient les coquilles d'escargot. Puis sont venus les cactus. Ont ensuite surgi les timbres poste, comme pour énormément de garçons de son âge. Ils ont par la suite fait place aux monnaies anciennes, avec une focalisation finale sur les «bratéates» de Zurich, frappés au haut Moyen Age. 

Comment l'homme, né en 1945, est-il arrivé à la céramique? Par hasard, bien sûr. Mais par un hasard qui s'est révélé a posteriori déterminant. Frank Nievergelt, qui présente aujourd'hui une partie de ses poteries contemporaines à l'Ariana (environ 200), a vu une tasse viennoise en porcelaine du XVIIIe siècle dans une vitrine d'antiquaire. «Il me la fallait.» Il l'a acquise le 1er décembre 1962. Ont suivi logiquement d'autres pièces de la même époque, notamment celles produites à Zurich. Il en est demeuré ainsi jusqu'en 1973.

Le virus du contemporain 

Qu'est-il alors arrivé? Inoculé sans doute longtemps avant, le virus du contemporain a éclaté. Premiers achats sages. Il s'agit de deux petits vases d'Edouard Chapallaz, récemment disparu, que l'on peut admirer au sous-sol de l'Ariana dans une vitrine, avec leurs cartes d'inventaires. Ils portent les numéros C1 et C2. Soutenu par ses parents et par son épouse Cornelia, rencontrée en 1975, l'homme, qui était alors orfèvre à Zurich, a continué dans cette voie. Elle lui permettait un nouveau mode de rassembler. Les artistes qu'il recherchait maintenant étant tous vivants, il allait les rencontrer et établir avec eux une sorte de compagnonnage. 

En 1978, Frank montre une première fois sa collection. «J'ai alors exposé tout ce que je possédais.» C'était au Musée des arts décoratifs de Lausanne, que dirigeait la très charismatique Rose-Marie (ou Rosmarie) Lippuner. Installée rue de Villamont, l'institution tenait dans une immense salle souterraine, qui évoquait un peu le garage. Sa directrice y montrait beaucoup de créations dans le domaine de la terre, du verre, du mobilier ou du graphisme. Sans trop se casser le plot. Le Mudac, qui lui a succédé en 2000, développera des ambitions nettement plus intellectuelles. Une ou deux photos de l'événement figurent dans le catalogue de l'actuel «Passionnément céramique». On y voit un Frank Nievergelt déjà moustachu, mais alors fringant trentenaire. «Ma collection comprenait à l'époque 350 pièces, qui ont ensuite été à Zurich et à Winterthour.»

Une grange transformée en lieu d'exposition 

Abandonnant l'argenterie, le collectionneur a débuté dans la vie une carrière d'historien de l'art. Mais il n'a pas abandonné la céramique du temps présent. Loin de là! L'ensemble qu'il a constitué, en voyageant beaucoup (avec des valises vides au départ), a donc pris de l'ampleur. Le problème, avec la poterie, c'est que cela ne s'aligne pas comme des tableaux. Que cela ne s'empile pas à la manière des photographies. Il a fallu utiliser la maison des grands-parents. Heureusement, en 1986, une ferme venant de la famille de Cornelia Nievergelt s'est libérée. «Nous avons transformé la grange en espace d'exposition.» Jusqu'à son récent don à Genève (j'y reviendrai dans un autre article), le couple y gardait 900 pièces parfois de grande taille... et par conséquent très lourdes. 

Chaque collectionneur développe un goût propre. Celui de Frank le porte plutôt vers les pays germaniques et l'Angleterre. Différents modes d'expression peuvent en revanche cohabiter. Le dénominateur commun entre le baroque coloré (et un peu kitsch) de Stephan Hasslinger et l'austérité froide d'Enric Mestre porte sur le seul matériau. L'expressionnisme de Carmen Dionyse (pour laquelle il a organisé une rétrospective à l'Ariana) n'a pas grand chose à voir avec le classicisme épuré d'Ursula Scheid. D'une manière générale, Frank a toujours suivi l'actualité. Quand il a connu l'Autrichienne Lucie Rie, réfugiée depuis la guerre à Londres, elle avait déjà la septantaine. De celle qui est devenue une véritable star, il n'a cependant jamais tenté d'obtenir des pièces plus anciennes. L'artiste commence avec lui dans les années 1970.

Un monde vieillissant 

Lucie est aujourd'hui décédée. Elle n'est pas la seule. Comme Edouard Chapallaz, comme Eric James Mellon (que Frank Nivergelt a aussi contribué à montrer dans les salles de l'Ariana), Beate Kuhn vient de disparaître. «Elle se réjouissait beaucoup de voir l'exposition.» Une bonne moitié des 41 artistes montrés nous a ainsi quittés. «Cela fait un drôle d'effet», avoue le Genevois Philippe Barde, ici très présent. Frank n'a pas suivi les nouvelles générations. Ces dernières trouvent du reste difficilement leurs collectionneurs. Un signe des temps. La poterie a eu le vent en poupe depuis les années 1960. Elle conserve aujourd'hui des acheteurs ponctuels, mais plus guère d'«entasseurs». Volker Ellwanger le dit d'ailleurs bien dans l'article du catalogue qui consacre à «la passion de Frank Nivergelt». «Pendant près quarante ans, l'intérêt pour la céramique a été grandissant, mais il a désormais largement disparu.» Chez nous, du moins. En Angleterre, au Japon, en Corée, aux Etats-Unis, il s'agit en revanche aujourd'hui d'un mode d'expression majeur.

Pratique

«Passionnément céramique», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 25 septembre. Tél.022 418 54 50, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/ariana. Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h.

Photo (Nicolas Lieber): Frank Nievergelt chez lui, à Ramsen. L'article sur la donation est prévu pour le mardi 19 avril. 

Prochaine chronique le mercredi 13 avril. Le Louvre montre ses deux nouveaux Rembrandt. Les dessous de l'affaire. 

 

 

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