Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana propose les sculptures céramiques voilées de François Ruegg

Crédits: Zang Lei/Musée de l'Ariana, Genève 2017

Changement de décor. Les deux salles du premier étage de l'Ariana vouées à la création contemporaine n'abritent plus les acquisitions récentes en fait de céramique. Vient de leur succéder un seul artiste, bien connu à Genève dans le (petit) monde des arts du feu. Il s'agit de François Ruegg, né à Bruxelles en 1954 mais actif depuis bien longtemps à Genève. L'homme a ainsi reçu la Bourse Lissignol (il n'y avait pas encore eu de regroupement des prix municipaux) en 1981. C'était au millénaire qui nous précède aujourd'hui! 

«Il m'a semblé qu'il était grand temps de faire quelque chose ensemble», explique Anne-Claire Schumacher, conservatrice de l'Ariana. «François a beaucoup produit. Il a enseigné à Genève. Il nous fallait juste un projet commun.» Après s'être creusé la tête, le céramiste a proposé un sujet partant de l'idée du socle. Quelque chose de sculptural, par conséquent. «Nous avions envie de l'accueillir, mais nous n'avions pas les moyens de produire son exposition.» L'invité a donc dû de débrouiller financièrement seul, comme un grand. Il a noué des contacts avec la Chine, où il a effectué trois séjours. A Jingdezehn, bien entendu, la capitale de la porcelaine depuis bientôt mile ans.

Partir du socle 

«Ses idées ont évolué avec le temps», poursuit Anne-Claire Schumacher. Le socle est bien entendu resté. C'était la base, à tous les sens du terme. François Ruegg a commencé par se promener à travers Genève, «et bien sûr dans nos réserves». Les sculptures reposent-elles toutes sur un piédestal? Quel forme adopte-t-il? «Vous noterez que les bustes produits en Chine conservent la forme classique occidentale du rond posé sur un carré avec un retrait au centre afin de souligner l'importance de l’œuvre.» Ce socle ne se contente cependant pas toujours d'une telle modestie. Il y en a ici des rouges, aux aspects de laque asiatique. «Mais il s'agit toujours de porcelaine, sauf pour une pièce monumentale proposée en guise d'apéritif au rez-de-chaussée. Cette dernière est en polystyrène compressé.» 

Les sculptures de Ruegg ne sont pas abstraites. Il leur fallait un thème. Il y en a même deux à l'Ariana pour le même prix. Le premier est une dérivation des trois singes, dont l'un se bouche les yeux, le second les oreilles et le troisième la bouche. Il y a ainsi de grosses lunettes ou des écouteurs. Mais attention! Tout doit se deviner. «François Ruegg aime à travailler sur la notion de voile. La chose est aussi bien valable à l'Ariana pour les humains que pour les natures mortes. Les aliments se retrouvent sous cellophane hygiénique, ce qui dissimule quelque peu leur forme.» Idem pour les vases, présentés comme emballés. Ils vont par deux. Anne-Claire Schumacher m'évoque les «Twin Towers» new-yorkaises. Je me contenterai de dire qu'en Chine comme ailleurs, les vases vont très souvent par paires.

Techniques contemporaines

Comment tout cela est-il fait? Selon les techniques les plus modernes. Je pensais bêtement à du modelage, ou tout au moins du moulage. Il y a ici de l'ordinateur et de la 3D. Je me mets immédiatement sur les pattes arrières. S'agit-il encore d'œuvres d'art ou déjà de design semi-industriel? «La question peut effectivement se poser. Les Chinois étaient tout surpris de voir que leur hôte ne multipliait pas les moules afin de produire des centaines et des centaines d'exemplaires. Chez eux, tout tend aujourd'hui à la multiplication à l'infini.» Ruegg s’est voulu raisonnable. Il s'agit bien là de pièces rares, qui utilisent différentes pâtes traditionnelles. «Il n'y pas pu résister à la tentation de donner quelques céladons.» 

Que dire d'autre? Ah oui! Les pièces ne touchant ni la forme humaine ni celles d'objets conditionnés traitent des objets de vanité actuelle (1). Cela peut aller du caleçon pour homme, qui montre tout en restant caché, au tube de rouge à lèvres et à la chaussure féminine. Cette dernière parle sans doute encore plus à l'imaginaire chinois (pensez aux pieds brisés de jadis) qu'à celui des Européens. Tout cela se voit raconté dans le catalogue «François Ruegg, Statuts/Statues», qui accompagne la manifestation. L'ouvrage comporte un texte de Suzanne Rivier. Il y a là, l'une après l'autre, la version française, l'anglaise et la chinoise.

Gustave Revilliod fin 2018 

Locutrice en mandarin, comme les invités du vernissage Fang Lijun ont pu le découvrir il y a quelques mois, Anne-Claire m'a cependant avoué que les traductions n'étaient pas d'elle. La conservatrice travaille en ce moment sur le livre Gustave Revilliod. Il accompagnera fin 2018 la grande exposition agendée fin 2018 pour le fondateur de l'Ariana, mort en 1890. Quarante contributeurs ont écrit. Il s'agit maintenant d'harmoniser. «Et il est bien clair que nous n'exposerons pas tout! Genève doit à Revilliod non seulement notre bâtiment, mais des milliers d’œuvres en tous genres.» 

(1) Le visiteur se voit du reste invité à monter sur un gros socle en céladon vert pâle. Le gardien prend de lui un polaroid, qui se retrouvera affiché au mur. J'ai choisi de me montrer de dos.

Pratique 

«François Ruegg, Statuts/Statues», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 4 mars 2018. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Zhang Lei/Musée de l'Ariana): Un socle aux couleurs de laque et une chausure féminine voilée.

Texte intercalaire.

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