Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana montre les verres d'Anna Dickinson

On l'oublie parfois, mais l'Ariana constitue aussi bien un musée du verre que de la céramique. Il se fait juste que, sur le plan des collections, la seconde domine de manière écrasante. Il y a, comme ça, des circonstances historiques. L'actuelle direction, comme la précédente du reste, tente de rétablir un fragile (à tous les sens du terme) équilibre. 2012 fut ainsi déclaré «année du verre» dans le musée genevois. Rappelons par ailleurs que ce dernier montre en ce moment, dans les vitrines en forme de suppositoires du hall au premier étage, la production industrielle de Saint-Prex, allant du vase à la bouteille. 

Depuis quelques semaines, l'institution propose par ailleurs des pièces récentes d'Anna Dickinson. Une Anglaise de 54 ans. Ces dernières ont pris place à l'intérieur des deux grandes salles du premier, vouées à la création contemporaine. Celles-là même qui contenaient, il y a peu, les céramiques émaillées de Chapallaz, d'Artigas et de Daniel de Montmollin. Le visiteur en reconnaîtra du reste les immenses tables métalliques, qui ont fait école. Un conservateur britannique, venu en principe pour voir des œuvres, est reparti avec elles en tête. On le comprend. Ces chapes métalliques très sombres, peu sensibles aux reflets des éclairages, mettent admirablement les objets en valeur.

Un peu de métal 

Il en va ainsi pour les verreries d'Anna Dickinson. Née en 1961, la dame n'a pas toujours utilisé ce matériau. Elle a débuté avec la céramique. Puis elle s'est attaquée au métal. Le verre a fini par focaliser son attention, mais la Londonienne le combine avec des parties en cuivre, en acier ou en argent. Plus récemment aussi en plastique. Un élément encore considéré comme «pauvre», voire «impur». Il y a donc un contraste voulu entre les parties transparentes (ou du moins translucides) et celles demeurant par définition opaques. 

Ces créations exigent un long et lent travail de coulage et de meulage. Anna Dickinson ne produit qu'une dizaine de pièces par an. Quinze au maximum, à moins qu'elle envisage une série très réduite. L'idée reste cependant que le labeur ne se voie pas. Les créations de la Britannique s'inspirent certes de formes africaines ou asiatiques. Leur apparence finale n'en renvoie pas moins à l'industrie. Le public a l'impression de se retrouver face à des bouts de tuyaux, de moteurs ou encore à d'énormes boulons. Un retour, quelque part, aux années 1920, quand les photographes du Bauhaus, fascinés par le monde moderne, mettaient en scène des architectures de fer et quand Fernand Léger donnait d'immenses tableaux inspirés par des produits usinés.

Couleurs pâles 

Il existe donc un choc entre les apparences de simplicité et la réalité luxueuse des œuvres d'Anna Dickinson. Un choc atténué par la discrétion des couleurs. Rien chez l'artiste des flamboyances vénitiennes. Elle se rapprocherait plutôt des gris, bleu pâle ou beiges qu'ont toujours affectionné les verriers scandinaves ou hollandais. Des tons de ciels couverts. Nous restons ici dans la discrétion. Le bon goût, dans ce qu'il peut avoir parfois de fade. Le respectable. On n'imagine les créations de l'Anglaise que dans des intérieurs très sobres, conçus par de grands décorateurs. Et sans fleurs dans les vases, bien entendu! Les «vessels» d'Anna Dickinson ne sont pas conçus pour se voir utilisés. On est artiste ou on ne l'est pas... 

Notons du coup qu'il s'agit de pièces très coûteuses. Anna se voit du reste souvent exposée chez le Bâlois De Bartha, ce qui en dit long sur les prix. Le galeriste l'a montrée l'an dernier à la TEFAF de Maastricht, qui n'a vraiment rien du supermarché. De Bartha présente souvent des créateurs combinant verre et métal. Certains utilisent même de l'or. On frôle alors la bijouterie.

Adhésion plutôt que séduction 

Montée par Ana Quintero Pérez et Stanislas Anthonioz, de l'Ariana, l'exposition séduit plus intellectuellement que physiquement. Il s'agit là d'un art froid. Réfléchi. Intellectuel. L'adhésion n'apparaît donc ni immédiate, ni spontanée. Elle suppose une lente maturation. Il devient du coup possible de rester poliment indifférent devant tant de subtilité glacée et de travail bien fait. Tout dépend du spectateur, et du monde mental qu'il véhicule avec lui. Anna Dickinson n'est pas très "fun".

Pratique 

«Anna Dickinson, Harmonies de verre», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 1er novembre. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Ariana): L'une des pièces, aux apparences industrielles, d'Anna Dickinson.

Prochaine chronique le vendredi 24 juillet. Petit voyage à Montpellier, où le Musée Fabre montre la peinture napolitaine du XVIIe siècle.

 

 

 

 

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