Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana met la Chine au goût du jour avec "My Blue China"

L'Ariana voit pour deux mois la vie en bleu et blanc, ce qui vaut mieux que d'avoir le «blues». Le musée genevois le doit à «My Blue China», une exposition venue de Limoges, qui reste non sans mal la capitale de la porcelaine française. 

Treize artistes contemporains ont revisité la tradition asiatique, dont le modèle a déteint sur toute la production occidentale, de Savona à Delft. Une mondialisation avant l'heure. Leur choix est dû à Laurent de Verneuil, qui est un monsieur charmant, même si ce Parisien ne se prend pas pour la queue de la cerise. La manifestation est assumée par la Fondation d'entreprise Bernardaud, fondée en 2002, dont la directrice Hélène Huret est venue prononcer quelques mots pour le vernissage. Il a comme de juste été question de «parti-pris audacieux» et d'«exposition exigeante et engagée». 

Pour parler de manière plus concrète de «My Blue China» («china» signifiait à la fois Chine et porcelaine en anglais), j'ai choisi de rencontrer Anne-Claire Schumacher, conservatrice de l'Ariana. Il s'agissait à la fois d'en aborder les thèmes (je déteste le mot «thématique») et de voir comment la manifestation s'intègre dans une institution, la seule de Suisse, vouée au verre et à la céramique. 

L'Ariana était-il dès le départ partie prenante?
Non. La Fondation d'entreprise Bernardaud organise chaque année à Limoges une exposition, présentée au milieu des ancien fours, dont le grand tunnel. Un espace plus petit de le nôtre. Je rappelle que la maison Bernardaud reste très active dans la production. Il s'agit de la manufacture la plus dynamique de la ville. Ses expositions visent à montrer des artistes et des pièces inédits en France. Elles s'interdisent de reprendre le même créateur avant dix ans. Laurent de Verneuil a donc monté seul «My Blue China». 

Quand êtes-vous intervenue?
J'ai vu en juillet le résultat, qui m'a beaucoup intéressée. Nous avions un trou dans notre programmation, l'exposition de la collection Nievergelt exigeant nos deux espaces temporaires, dont l'un est aujourd'hui occupé par Jürgen Partenheimer. Nous avons décidé d'ajouter «My Blue China» à notre calendrier. Les pièces resteront visibles à Genève deux mois. La chose a été rendue possible par le fait que nous ne payons que les transports et les assurances. L'exposition ne possède pas de catalogue. Il y a juste un fascicule, où nous avons ajouté deux pages. 

Un peu d'Histoire, maintenant. Pourquoi cette fascination pour l'alliance du bleu et du blanc?
Je dirais que le bleu et blanc constitue la colonne vertébrale de l'histoire de la céramique. Le blanc, c'est la porcelaine que les Européens ont imitée en lançant la faïence, faute d'avoir compris l'usage du kaolin. La porcelaine apparaît en Chine à la fin de la dynastie Tang, vers l'an 800. Le bleu, qui émerge peu après, c'est l'oxyde de cobalt. Son usage vient de Perse. Il se révèle d'un usage à la fois facile et économique. Il faut très peu de matière pour obtenir une teinte vive et durable. Il n'en va pas de même avec le rouge, un oxyde de cuivre. Sauf pour les monochromes, le rouge est ainsi très longtemps demeuré impossible à maîtriser. 

Les Chinois se sont donc concentré sur le bleu.
Oui. Il ne faut pas voir là une symbolique. Le bleu se prêtait bien au jeu. Il est devenu une mode, puis un signe. La céramique, c'était en bleu et blanc. L'Europe va se mettre à cette école jusqu’à ce que la Chine se diversifie au XVIIIe siècle. Delft, qui devient à son tour un centre de production immense, exportant partout, va juste inventer de nouveaux modèles et des motifs inédits. 

Venons-en maintenant à l'exposition actuelle, que vous avez complétée avec six vitrines historiques, allant de Delft à Meissen et même à Nyon.
L'idée est de montrer des artistes contemporains portant un regard sur cette production bleue et blanche, devenue répétitive au fil du temps. Ce ne sont pas forcément des céramistes. Il a semblé intéressant d'amener des gens venus d'autres horizons. Cela donne une certaine fraîcheur. La chose reflète aussi le fait que les séparations entre les arts tendent à disparaître. Il n'y a plus de frontières entre les disciplines. Je parlerais volontiers de perméabilité. L'Anglais Barnaby Barford fait des installation utilisant la vidéo. Le Coréen Kim Joon mélange ici les notions de photographie et de tatouage. Le Flamand Jan De Vliegher fait de la peinture. Tous s'inspirent cependant ici des créations traditionnelles de la porcelaine asiatique. 

Les pièces ont-elles été conçues spécialement pour l'exposition?
Pas toutes. Certaines existaient déjà. Le choix a été dicté par l'espace disponible à Limoges. Nous aurions pu ajouter un homme comme Paul Scott, qui travaille beaucoup sur le sujet. Mais Scott a déjà été montré à Genève, et il nous fallait suivre le fascicule. Il y a du coup une petite redondance sympathique, puisque nous avons récemment acquis de lui deux pièces. L'Anglo-Hollandais Bouke de Vries a récemment fait l'objet d'une magnifique présentation personnelle au château de Nyon.

Pratique

«My Blue China», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 28 février. Tél. 022 418 54 50, site www.ville-ge.ch/ariana Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Fondation Bernardaud): Détail d'une pièce de Bouke de Vries. Cet ancien restaurateur ne travaille qu'avec des fragments de pièces anciennes tirés de son stock.

Prochaine chronique le samedi 19 novembre. Un énorme livre vient de sortir du Fra Angelico. Quelques autres bouquins récents en sus.

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