Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana met en valeur les "Potières d'Afrique" actuelles

Crédits: Musée Ariana, Genève 2018

Changement de décor, d'époque, de continent et de sexe à l'Ariana. Le musée genevois pour le verre et la céramique a remballé les nombreuses poteries suisses alémaniques des XVIIe et XVIIIe siècles de ses collections, sans doute dues à des messieurs, pour faire place à la production des Africaines d'aujourd'hui. Un choix salué lors du vernissage par le responsable municipal de la culture, dont les discours s'adressent toujours à «toutes et tous». L'Ariana sera ainsi en phase avec le MEG, ex-Musée d'ethnographie, qui nous mitonne pour mai un grande nouba sur les religions du Continent Noir. Les monothéistes et ce qui subsiste des autres... 

Sous-titré «Voyage au cœur d'une tradition contemporaine», «Potières d'Afrique» est né d'un travail sur le terrain. Pour une fois, ce dernier n'est pas dû à des ethnologues ou des sociologues. Les gens savaient cette fois de quoi on parle. Onze céramistes européens sont allés à la rencontre de leurs collègues africaines. C'était entre 1991 et 1995 à l'initiative du Français Camille Virot. Autant dire que les choses ont dû changer depuis. La nouvelle génération a tout bouleversé. Le basculement est du reste déjà en germes dans une partie de l'exposition, qui arrive à Genève en provenance du Musée des Confluences de Lyon.

Enquête sur le terrain 

L'enquête sur place portait naturellement sur les pratiques: façonnage, décor, cuisson et commercialisation. Sachez donc qu'il s'agit de pratique ancestrales, avec ce qu'elles supposent de savoir-faire, se transmettant entre femmes. Le plus jeunes regardent et écoutent leur aînées. Puis elles produisent de petites pièces, plus faciles à exécuter. Il faut un sacré coup de main pour modeler sans tour des pots énormes avec des parois à la fois régulières et fines. Si certaines jarres se voient moulées, d'autres plus virtuose sont créées avec des colombins en étirant la masse. La bonne terre est au préalable piochée, puis nettoyée et malaxée avec de la chamotte. Un gros travail, d'autant plus qu'il a fallu créer cette dernière, en général en pilant d'anciennes poteries cassées.

Les céramistes européens, qui se sont se fait limités à une énorme zone du continent comprenant onze pays du Mali au Nigeria en passant par le Sénégal, avaient aussi pour mission de former une collection. Le but était de réunir des créations de tailles importantes, plus spectaculaires. Il s'agissait de représenter de la manière la plus flatteuse possible un artisanat susceptible de devenir un art. La récolte se verrait déposée dans une institution, qui est aujourd'hui le jeune et prétentieux Musée des Confluences, avec des photographies prises sur place, des notes de terrain et des films. Il s'agit donc d'un ensemble extrêmement bien documenté, avec des mots qui frappent. Quand elles se rendent au marché, les femmes portent par exemple sur la tête quarante kilos de marchandises.

Présentation épurée 

Tout cela se voit cependant présenté de manière épurée à l'Ariana, qui a visiblement dilaté la présentation lyonnaise de 2017. Une des grandes ailes du sous-sol n'abrite ainsi que deux énormes pots, bien éclairés, plus quelques images. Au centre, le décor présente les pièces sous forme d'un pyramide, histoire de de pas faire magasin de vaisselle. Les provenances sont mélangées. Au visiteur curieux de parcourir la petite brochure, faute d'étiquettes, l'exposition ne bénéficiant par ailleurs pas d'un catalogue. Il reste permis de se contenter d'une vision d'ensemble. Elle donne l'idée de ces formes simples que l'on retrouve dans de nombreuses cultures. Certains récipients pourraient provenir de fouilles archéologiques égyptiennes. D'autres de civilisations préhistoriques chinoises. En 2014, Pompidou-Metz avait du reste consacré une belle exposition (intitulée comme de juste «Formes simples») à ces mystérieuses correspondances.

Ce monde ancestral va cependant vers sa fin, comme tout ce qui est aujourd'hui produit par une main dévaluée. Désormais largement urbanisées, les Africaines préfèrent le plastique ou les casseroles en métal, symboles de modernité. Naguère un petit luxe, car importées de Chine, ces dernières sont désormais produites sur place. Sans fantaisie hélas comme pour le plastique, qui n'est jamais aussi bigarré chez nous. Les potières doivent donc lutter afin de rester compétitives sur le plan des prix. Mais leurs œuvres rappellent un passé aujourd'hui rejeté. Signe des temps, ce sont aujourd'hui les intellectuels et les riches qui achètent des pots de terre. Pour eux, il s'agit d'une création identitaire.

Précédent genevois 

Le simple fait de les montrer à l'Ariana prouve aussi leur actuelle accession à une forme d'art. L'avenir des plus belles pièces actuelles, produites par les meilleures potières, se situe peut-être dans le boutiques d'Occident. Ou chez les collectionneurs. La manifestation venue de Lyon n'est d'ailleurs pas la première sur le sujet que peuvent voir les Genevois. Au printemps 2009, le Musée Barbier-Mueller proposait «Terres cuites africaines, Un héritage millénaire». Il y avait là des pièces contemporaines. Innovant comme dans bien des domaines, Jean-Paul Barbier-Mueller avait été un des premiers acquéreurs de ces produits d'usage quotidiens, naguère voués à une vente au marché. Il avait aussi mandaté une spécialiste pour les étudier et les cataloguer.

Pratique 

«Potières d'Afrique, Voyage au cœur d'une tradition contemporaine», Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 9 septembre. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. La manifestation comprend aussi des pièces des onze céramistes européens auteurs de l'enquête. 

Photo (Ariana, Genève 2018): Détail d'un décor.

Prochaine chronique le mardi 27 mars. La Fondation Custodia présente à Paris Georges Michel, paysagiste presque inconnu du XIXe siècle.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."