Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/L'Ariana conduit dans les "Espaces interdits" de Fang Lijun. Superbe!

Crédits: Copyright Fang Lijun

Cela ressemble à une pile de friandises, avec une couche de sucre glace et des coulées de framboise (1). Pour un peu, le spectateur saliverait. Il s'agit cependant d'autre chose. Ces sculptures aux allures de berlingots sont bel et bien des céramiques, où le vide domine nettement le plein. Jusqu'ici connu comme peintre, Fang Lijun a recouvert au pinceau d'un peu de porcelaine des carrés de polystyrène amoncelés. Ceux-ci ont fondu dans la chaleur du four. Ne reste que leur couverte, d'où l'extrême fragilité de ces murs de briques. Ils semblent toujours au bord de l'implosion ou de l'écroulement. 

Fang est né en 1963 à Handan, un haut lieu de la poterie Song il y a quelque mille ans. L'étudiant a brassé la terre lors de ses études à Tangshan, où il a subi des cours traditionnels comprenant de nombreuses disciplines. La Chine était certes sortie de sa Révolution culturelle, mais la réforme artistique restait à faire. Bientôt célèbre en Occident pour sa peinture figurative, dont l'unique personnage, démultiplié à l'infini, est l'artiste lui-même (2), Lijun s'est longtemps centré sur l'huile et le dessin. Un dessin à l'encre classique, mais revivifiant la tradition lettrée. Les Genevois en ont des exemples à l'Ariana, qui propose aujourd'hui «Espaces interdits». L'exposition veut en effet donner une vision d'ensemble de l'artiste, même si ces récentes céramiques en constituent le cœur.

Retour aux sources

Que s'est-il donc passé après? En 2013, Fang Lijun a rejoint l'Université de Jingdezhen, invité en tant que professeur. Jinddezhen, c'est le Sèvres chinois, ancienneté en plus. La ville demeure la capitale de la céramique asiatique depuis la dynastie Tang, qui s'est tout de même terminée en 907. Cette nomination a rapproché l'artiste, alors âgé de 50 ans, de ses origines et de sa formation. Les doigts l'ont vite démangé. L'enseignant a installé un atelier. Il s'est doté d'une équipe d'assistants. Et c'est (re)parti! L'homme a eu envie d'expérimenter, et donc d'oser. Sa notoriété assurait sa liberté. Son but était, comme on dit aujourd'hui, de «pousser la matière jusqu'à ses limites». Toujours plus monumental. Toujours plus fin aussi. Les actuelles créations de Fang, assez volumineuses, tiennent du château de cartes. 

Mais il n'y a pas que ça... Ces pièces audacieuses, qui ont rebuté au départ ses amateurs de tableaux, constituent aussi des métaphores. Au pays de la brique, une paroi aussi proche de l'anéantissement final peut prendre bien des significations. Voir en Fang Lijun un créateur critiquant le régime n'a cependant aucun sens. Il ne s'agit pas d'un second Ai Weiwei, sans cesse en conflit (larvé ou ouvert) avec le régime. L'aspect politique reste ici secondaire. Et cela, même si les autoportraits céramique de l'artiste, laissés en blanc, ou rouges comme des écorchés dont tomberaient des lambeaux de peau, poussent d'affreux cris muets. Il faut chercher ailleurs, dans une culture qui n'est pas la nôtre.

L'apport de Pierre Huber 

Fang Lijun a percé en Europe avec ses toiles. Il était présent dans des expositions collectives dès la fin des années 1980. Restait à en faire découvrir maintenant cette nouvelle facette. Débarqué il y a trente ans en Chine, où le rapide passage entre l'académisme officiel et l'avant-garde l'a passionné, Pierre Huber s'en est chargé. Depuis longtemps lié à l'artiste, le galeriste en a présenté quelques pièces céramique à Art & Public en 2014. Elles ont vite trouvé des amateurs, plus deux admiratrices en la personne d'Isabelle Naef Galuba, directrice, et Anne-Claire Schumacher, conservatrice de l'Ariana. Est ainsi née l'idée de l'exposition, qui remplit aujourd'hui le grand hall du musée et les espaces en sous-sol. Encore fallait-il la mettre sur pieds! Rien n'est simple avec la Chine. 

Après plusieurs voyages sur place, où le subtil massage des pieds et les bons repas ont joué leur rôle de détente, tout a fini par se mettre en place. Pierre Huber a beaucoup servi de courroie de liaison et un peu de mécène. Il a fallu transporter les pièces, dont certaines se révèlent si fines qu'on ne saurait y poser un regard trop appuyé. Heureusement que Fang Lijun estime que la dégradation fait partie du processus de vieillissement de l’œuvre. N'empêche que le galeriste a acheté le plus diaphane de ces nuages de kaolin pour qu'il puisse venir à Genève. Ne l'approchez pas de trop près!

Une occasion unique

Il faut donc voir l'exposition, complétée par des tableaux et des dessins (3), comme un cadeau. Bien mise en scène comme en lumière à Genève, elle ne se renouvellera pas. Chaque manipulation de pièces jouant de la sorte avec la matière (un peu comme les enfants gonflent des ballons jusqu'à les faire éclater) met leur vie en danger. On croyait avoir atteint des sommets du genre en Suisse avec les bols blancs d'Arnold Annen, translucides et presque transparents. L'audace va ici nettement plus loin (4). L'extraordinaire, c'est qu'elle ne donne jamais une impression de gratuité, ni même de simple virtuosité. Les monuments de brique en porcelaine de Fang font réfléchir sur l'éphémère, la fragilité, l'accident, la vie. Et par conséquent aussi sur la mort. 

(1) Il s'agit en fait d'une couleur nommée sur place le «rouge chinois».
(2) On le reconnaît à son crâne chauve et à son air un peu soucieux.
(3) Il y a notamment le premier dessin de Fang, réalisé encore enfant.
(4) Interrogé, Fang Lijun avoue que de nombreuses pièces, éclatées ou tombées en miettes durant la cuisson, sont jetées à la poubelle.

Pratique 

«Fang Lijun, Espaces interdits», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 2 avril 2017. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Catalogue trilingue français-anglais-chinois.

Photo (Copyright Fang Lijun): L'une des pièces chancelantes de l'exposition "Espaces interdits" de l'Ariana.

Prochaine chronique le mardi 15 novembre. "Beyond Caravaggio" à Londres. L'onde de choc du Caravage. Magnifique!

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