Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE / Konrad Witz fait l'événement

Remis en place, il y a déjà quelques mois, dans les salles dites "palatines" du Musée d'art et d'histoire, les deux volets de retable n'ont pas bougé d'un pouce. C'est autour d'eux que tourne l'exposition "Konrad Witz et Genève". "D'un côté, il y a ce qui précède immédiatement dans la ville, et l'autre ce qui suit après quelques années", explique Frédéric Elsig, commissaire de la manifestation saluant une restauration exemplaire de cette œuvre, datée 1444, par l'équipe placée sous la direction de Victor Lopes.

Le visiteur ne doit pas s'attendre à beaucoup d'objets. Si nombre d'artistes travaillent au milieu du XVe siècle à Genève, presque tout a disparu à la Réforme. Les visages des panneaux du retable ont d'ailleurs été défigurés lors de la subite poussée iconoclaste de 1535. "Il s'agit d'un anéantissement rapide", poursuit le professeur d'art médiéval à l'Université,"mais il eut été lent ailleurs. Riche, la ville comptait avant tout des orfèvres. Les matériaux précieux se voient recyclés à chaque changement de mode. Ce qui a sauvé le trésor gothique de la cathédrale de Bâle, préservé lors du passage à la religion nouvelle à la fin des années 1520, c'est un brutal arrêt des commandes et de l'utilisation liturgique."

Décor tout bleu

Qu'y a-t-il donc dans le décor peint en bleu par Philippa Kundig ("n'oublions pas que le Moyen Age ne connaissait pas les murs blancs.")? Quelques pièces empruntées à Marseille, Turin, Grenoble ou Berlin, quand elle ne se trouvaient pas déjà à Genève. Manque à l'appel le "Retable Rupp", qui décorait vers 1450 l'église de la Madeleine. Pas de chance! Le Musée des beaux-arts de Dijon, qui le possède depuis 1917, vient de rouvrir ses salles dédiées au Moyen Age et à la Renaissance après des années de travaux. "C'eut été une confrontation intéressante", explique Nicolas Schätti, l'un des auteurs du gros livre paru pour l'occasion. "La peinture est dans un style tout différent, ce qui montre bien la diversité des styles à Genève autour de 1440."

Ma foi, tant pis! Il fallait de la place pour montrer les étapes d'une restauration longtemps préparée et exécutée sur un laps de temps relativement rapide grâce à l'apport de la Fondation Wilsdorf. Une bonne chose selon Victor Lopes. "Je m'étonne toujours de ces campagnes étalées sur plus d'une dizaine d'années, comme cela arrive parfois en France." Il y a donc aux murs beaucoup de photos, entre les panneaux et les fresques du Piémontais Giacomo Jaquerio, actif des deux côtés des Alpes (et auteur des peintures de la chapelle des Maccabées) ou de la miniature donnée au mystérieux Hans Witz.

Un gros livre collectif

Il va cependant de soi que le principal objet (à part le retable, bien sûr!) restera pour Genève le livre, écrit par quantité de spécialistes, la bonne marche de l'ouvrage étant assurée par Frédéric Elsig et Cäsar Menz, l'ancien directeur des Musées d'art et d'histoire qui a lancé l'opération. Il s'agit par ailleurs d'un beau volume, très illustré, avec des notes savantes sagement reléguées en fins de chapitres, afin de ne pas surcharger le texte. Voilà. Je recommande la visite comme la lecture. Et il est maintenant temps de passer aux entretiens avec Victor Lopes et Frédéric Elsig.

Frédéric Elsig: "Une réalisation à plusieurs mains sur un dessin du maître seul"

Frédéric Elsig, que sait-on de la confection du retable par Konrad Witz?
L'artiste s'est mis au travail en 1443. Les panneaux, qui entouraient une œuvre, peut-être sculptée et dont nous ne savons rien, seront livrés en mars 1444 pour le maître-autel de la cathédrale Saint-Pierre. Tout s'est donc passé en moins d'un an. L'artiste bâlois se trouve sans nul doute à Genève.

Travaille-t-il seul?
La restauration menée par Victor Lopes confirme l'idée qu'il œuvre avec des collaborateurs. La couche picturale prouve plusieurs mains, certaines se révélant un peu moins habiles. En revanche, le dessin préparatoire, retrouvé par réflectographie et comportant des corrections magnifiques, est bien d'une seule personne. Le maître. Le trait se révèle à la fois très élaboré et très libre.

Quelle influence aura Witz à Genève, et au-delà?
Plusieurs styles cohabitent à cette époque dans la région genevoise, comme le montrent des Jaquerio postérieurs à ceux de l'exposition. Des artistes savoyards ont en revanche cité des compositions de Witz, même produites ailleurs qu'à Genève. Ou alors des peintures très proches de ce maître germanique. Ils devaient pourtant avoir une culture visuelle limitée. Witz a du leur paraître très innovateur.

Vous montrez, venu de Grenoble, une miniature donnée à Hans Witz. Est-ce un parent?
Nous ne le savons pas. L'homme est cité à Chambéry, puis à Genève en 1443. Avec lui, tout est très hypothétique sur le plan des réalisations, alors que les documents d'archives existent.

Qu'est-il arrivé aux panneaux après leur retrait de la cathédrale en 1535?
Ils ont figuré à l'Hôtel-de-Ville, puis à l'Arsenal. Un Anglais les y a vus en 1689. L'ensemble passe en 1732 à la Bibliothèque de Genève, premier véritable musée, alors logé dans l'actuel Collège Calvin. Il passe en 1847 au Musée Rath, puis en 1873 au Musée archéologique, ce qui dit bien son statut hybride. Il s'agit peut-être là d'art, mais d'un art local.

Mais on savait bien que les panneaux étaient dus à Konrad Witz!
Eh bien non... L'inscription sur le cadre restait masquée. Blavignac, un érudit, l'avait bien lue, mais il n'avait pas été suivi. Dans sa grande étude sur l'art genevois de 1845-1949, l'ex-syndic Jean-Jacques Rigaud donne ainsi les panneaux à un certain Gregorio Bono, qui a bien existé. Il fut notamment peintre du pape Amédée VIII au château de Ripaille. On lui donne aujourd'hui la "Crucifixion" de Hautecombe.

Comment la vérité a-t-elle été rétablie?
En 1896, David Burkhardt qui dirigeait le musée de Bâle, est venu à Genève. Il a regardé les volets et leurs cadres. Il a immédiatement reconnu le style de nombreux tableaux qu'il conservait et qui restaient anonymes. Le nom lui convenait d'autant mieux que Witz était souvent cité à Bâle. La reconstruction de l’œuvre devenait possible.

Est-elle terminée?
La découverte d'un nouveau panneau devint toujours plus improbable et pour les archives on a fait ce que l'on pouvait.

Victor Lopes: "Les couleurs vives du Moyen Age sont retrouvées"

Victor Lopes, comment la campagne de restauration a-t-elle été lancée?

En 2002. Il y a alors eu des études, pour un temps interrompues. Tout est véritablement reparti en 2009, grâce aux subsides de la Fondation Han Wilsdorf. Nous avons alors examiné la couche picturale et le support, qui présentait au total 55 fissures dans le bois d'épicéa. Une consolidation devenait urgente.

Comment les choses se sont-elles alors passées?
Il a fallu définir une méthodologie. Former une équipe. Celle-ci devait se voir supervisée par un comité scientifique, créé ad hoc. Tout cela s'est fait en 2010. Le travail a alors commencé sur la peinture. Il a fallu ensuite le mettre entre parenthèses, afin de procéder aux opérations sur le support. Nous avons repris la restauration sur la surface entre janvier et juillet 2012. Une longue attente jusqu'en novembre s'imposait, avant de revernir. Il fallait que la matière sèche

Il y a aussi eu à restaurer les cadres d'origine.
Absolument. Et c'est là que nous avons fait la grande découverte. Masquée par un repeint brunâtre, une dorure existait sur la face intérieure. Celle qui n'était montrée aux fidèles genevois les seuls jours der fête. Une spécialiste a pu en grande partie la ramener à la lumière. Nous nous sommes ainsi rendu compte que Konrad Witz avait créé des effets illusionnistes. Ils avait imaginé de faux reflets dorés dans les tableaux représentant "L'adoration des Mages" et "La présentation du donateur François de Metz à la Vierge". Il n'en va de même pour les autres peintures dont la fameuse "Pêche miraculeuse", avec la vue de la Rade.

Qu'avez-vous fait des précédentes restaurations?
Les panneaux en ont subi plusieurs. La première est certainement très ancienne. Le dix-septième siècle, voire la fin du seizième. Il s'agissait alors de rendre les œuvres présentables, c'est à dire sans traces de martèlement. Le visiteur de 1689 les aurait signalées si tel avait été le cas. Puis il y a les reprises de Julie Bourdet en 1835, et surtout celles de Frederick Bentz, effectuées à Bâle entre 1915 et 1917. Là, nous avons une chance incroyable. Bentz a documenté ses interventions avec des centaines de photographies en noir et blanc. Nous avions une fantastique archive à notre disposition. Nous avons pu l'utiliser. Beaucoup des propositions de Bentz ont été conservées. Nous avons gardé ses repeints, quand il n'y avait plus rien en dessous. Nous les avons en revanche supprimés si tel n'était pas le cas. Comme beaucoup de restaurateurs anciens, le Bâlois d'adoption (il était en fait Anglais) avait tendance à déborder sur la couche picturale ancienne.

Quelles sont aujourd'hui les différences essentielles avec l'état d'avant 2010?
Le plus gros travail reste invisible. C'est celui de conservation. Des vernis brunis ont cependant été enlevés. Ils avaient bruni. Quelques restitutions ont pu être apportées. Je citerai le visage de l'enfant Jésus, que nous avons en partie retrouvé. Celui d'un de soldats. La couleur est redevenue très vive, comme on l'aimait à l'époque. Le paysage, aux mille détails, se lit mieux. L'ensemble apparaît surtout plus uni, plus brillant, tout en apparaissant plus nuancé.

Pratique

"Konrad Witz et Genève, Les volets restaurés de la cathédrale Saint-Pierre", Musée d'art et d'histoire, Genève, du 1er novembre au 23 février 2014. Tél. 022 418 26 00, site www.ville-ge/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre "Konrad Witz, Le maître-autel de la cathédrale", édité sous la direction de Frédéric Elsig et Cäsar Menz, a paru aux Editions Slatkine. Il compte 213 pages. Photo (MAH): Le visage apparu sous des repeints de l'enfant Jésus.

Prochaine chronique le jeudi 31 octobre. Quelque chose d'un peu plus court, tout de même. Paris présente une superbe exposition sur "Le rêve à la Renaissance".

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