Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Jean Girel relit la céramique Song chez les Baur

C'est un plaisir que de le retrouver. Jean Girel appartient à la famille Baur. Comme l'a rappelé la directrice Monique Crick, lors du vernissage, «ce n'est pas un inconnu pour nous, loin de là! En 1989, il avait déjà exposé chez mon prédécesseur Franck Dunand (1).» Le musée fêtait alors ses 25 ans. «Jean avait alors édité un bol à 200 exemplaires pour marquer le coup. Il avait été donné à nos amis. Certains l'ont encore chez eux. J'ai acquis récemment le mien, par chance, lors d'une vente aux enchères. Il conservait son carton d'origine.» (2) 

Il faut dire que l'institution est chère au cœur de Jean Girel, qui y a fait ses classes. Né en 1947, l'homme a connu un parcours en zigzag. Le Savoyard a commencé à 14 ans son apprentissage chez un potier. Puis il a bifurqué sur les beaux-arts. Peinture. C'est une visite au Musée Guimet parisien, ancienne version, qui a déclenché sa vocation en 1973. Il y avait là des céladons. «Jean Girel a commencé son dialogue avec eux», rappelle Monique Crick. «Il a découvert notre institution, qui en conserve beaucoup.» La progression a été ininterrompue. «Et en 2000, il s'est vu reconnaître par l'Etat français comme un «maître d'art», comme la chose se pratique en Orient.»

Secrets de fabrication 

«J'ai beaucoup étudié les céramique Baur», explique l'artiste, qui s'est pour l'occasion mué en chercheur. «Je suis à l'époque entré en contact avec la direction. Mon premier long article a paru en 1978 dans la revue «L'Estampille». Je m'interrogeais déjà sur les secrets de fabrication. Monique Crick, après Franck Dunand, m'a fait confiance.» L'enquête, ou mieux encore la quête, a ainsi pu continuer. «L'exposition actuelle, pour laquelle j'ai travaillé un an, m'a permis de vérifier par la pratique nombre de mes hypothèses.» 

Avant d'aller plus loin, précisons que le Français s'intéresse à une période précise de la création chinoise. Il s'agit des grès de la dynastie Song, qui a régné de 950 à 1279, année où elle a été renversée par les Mongols. L'histoire de cette longue lignée se divise schématiquement eux deux, les Song du Sud ayant succédé à ceux du Nord. Les arts du feu témoignent de ce passage. Il y a des formes et surtout des couleurs, spécifiques au Sud. «Retour aux sources, La céramique Song» en témoigne aujourd'hui au Musée Baur.

Une collecte près de chez soi 

«Il me fallait retrouver les composants près de chez moi», explique Girel. «La céramique Song est faite d'éléments indigènes simples. Il y a la cendre. Les pierres. La terre. Elle ne constitue pas la résultante d'un marché fait avec des matières exotiques. Il s'agit d'une collecte, comme les champignons. J'ai juste eu des problèmes pour retrouver l'équivalent des roches utilisées par les Song du Sud pour leur porcelaine. Elle est très particulière à cette région de la Chine.» Il fallait aussi un four. Le céramiste en a construit un lui-même, volontairement primitif. «J'ai ensuite jonglé avec les températures.» La section didactique le montre bien. Le résultat n'est pas le même à 1300 ou à 1310 degrés... 

Le sous-sol et quelques pièces du rez-de-chaussée et du second étage abritent quelque 250 objets. «J'en ai conservé le cinquième environ. J'ai jeté le reste. La proportion me semble normale. Je ne vais pas montrer le fruit de mes tâtonnements. Est-qu'un pianiste commence par infliger ses gammes à ses auditeurs, avant d'attaquer son concerto?» N'ont été retenues que les pièces parfaites, dont la sobriété ne séduirait sans doute pas les Chinois actuels, qui apprécient leur art dans ce qu'il offre de plus chargé. «J'avais un peu peur que cela fasse beaucoup avec 250», confesse la décoratrice Nicole Gérard. «Et puis tout a pris sa place harmonieusement.»

Bols, boîtes et plats

Le visiteur découvre ainsi une grande table de bols, dont chacun possède sa couleur, sa texture, sa lumière et, oserais-je le dire, sa personnalité. Les vitrines accueillent, elles, de plus grande pièces: boîtes, vases, plateaux. Les boîtes se voient surmontées d'une guirlande d'animaux, insectes, bêtes à cornes ou oiseau. Une idée sans «copyright» historique. On en retrouverait, plus loin dans le temps, au Moyen-Orient. Une salle entière, pourvue de pièces anciennes pour comparaison, explique enfin les techniques. Là, je l'avoue, il faut déjà en savoir beaucoup au départ pour assimiler le reste. 

Particulièrement cohérent, l'ensemble impressionne et séduit. De manière discrète, le goût de Jean Girel y apparaît. Le créateur s'approprie. Cela signifie qu'il fait devient imperceptiblement sien. C'est Song et pas Song à la fois. Aucune copie, mais l'idée, finalement très chinoise, qu'il faut trouver son chemin en se mettant dans les pas des maîtres.

Parcours céramique à Carouge 

Un dernier mot. L'exposition Girel se situe dans le «Parcours céramique» qui a lieu non seulement à Carouge, où il occupera déjà 20 lieux, à partir du 19 septembre, mais ailleurs, comme ici ou à l'Ariana. Je reviendrai naturellement sur cette biennale, que je ne vous avait pas annoncée dans ma liste des événements de la fin d'été. Un petit «bug» de communication et un oubli de ma part. Je situais le parcours plus avant dans le temps. Octobre. 

(1) Franck Dunand, que j'aimais beaucoup, est décédé très discrètement en octobre 2014. Je ne l'ai su hélas que tardivement. Il était musicien, comprenait parfaitement le japonais, avait de l'humour et savait diriger un musée. L'Ariana a reçu sa petite collection de céramiques orientales. Le couple avait par ailleurs fait don, en hommage au conservateur Charles Goerg, de 300 gravures au Musée d'art et d'histoire. Il ne s'agit curieusement pas d'estampes japonaises, mais de pièces importantes occidentales. Elles vont des Carrache à Rembrandt. Les verra-t-on un jour?
(2) J'ai retrouvé mon exemplaire du bol dans une armoire! Mais pas le carton d'origine...

Pratique

«Jean Girel, Retour aux sources, la céramique Song», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 18 octobre. Tél. 022 704 32 82, site www.fondationbaur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Nombreuses animations. Le Parcours céramique carougeois durera du 19 au 27 septembre, site www.parcoursceramiquecarougeois.ch Photo (Fondation Baur): L'une des pièces de Jean Girel proposées aujourd'hui au musée. 

Prochaine chronique le samedi 12 septembre. Sotheby's va vendre la succession du comte de Paris. Grandeur et décadence de la famille de France.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."