Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Hourra! Le MAH a enfin renouvelé son accrochage des peintures

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève 2018

Ouf, ça y est! Les choses commencent à bouger. Si au rez-de-chaussée du Musée d'art et d'histoire de Genève il convient toujours de détourner pudiquement le regard du panneau annonçant «Hodler, roi du selfie», des choses se passent enfin au premier étage. Entrée en fonction le 15 octobre, Lada Umstätter propose depuis le 1er mars le nouvel accrochage des salles permanentes de peinture. Oh, pas toutes! La conservatrice en aurait certainement eu les moyens et l'ambition. Mais ici, les choses avancent lentement. Très lentement. Le directeur Jean-Yves Marin a même tendance à adopter la stratégie du paralytique. 

La nouvelle version du parcours dit «permanent» commence par la fin. Il convient donc d'entrer par la porte de gauche. La première salle propose sous le titre d'«Hodler intime» des toiles du maître ne faisant pas partie de la rétrospective prévue au Musée Rath dès le 20 avril. Autant dire qu'il s'agit là de pièces mineures en apparence, et souvent de petite taille. Il fallait réussir à les montrer sans ridicule dans une galerie immense. La solution adoptée est celle d'une plate-forme centrale afin d'asseoir l'accrochage. Elle supporte le mobilier noir conçu pour le Genevois d'adoption par l'architecte autrichien Joseph Hoffmann. Une manière de rappeler que Hodler triompha à la Sécession viennoise en 1904.

Figures imposées 

Lada Umstätter regroupe bien sûr les œuvres par thèmes. L'arbre, qui forme pour l'artiste une sorte d'autoportrait. La mort. Le paysage du Léman. Celui d'ailleurs. Le mur du fond propose ainsi trois Stockhorn alpestres dont une immense version, presque inconnue, de 1882-1883. Elle provient du legs Etienne Duval de 1914. Le nom du mécène dit vaguement quelque chose. Il serait une fois bon de montrer au MAH ce très honorable peintre, notamment de l'Egypte, ce collectionneur raffiné d'antiques et ce donateur à qui Genève doit beaucoup et à qui elle a manifesté son habituelle absence de reconnaissance. 

Félix Vallotton constitue lui aussi une figure imposée, comme on dit en patinage artistique. Là, pas d'inédit spectaculaire. Même le dernier-venu, légué en 2016 par Jean Clostre, a déjà été présenté. C'est dire. Mais là aussi, la commissaire s'en sort avec les honneurs. Un texte sobre et lisible, avec une version anglaise. Des toiles regroupées par affinités. Un mur coloré, mais sans le bariolage qu'avait imposé sa prédécesseure (je pense que l'on dit aujourd'hui comme ça). Ni trop, ni trop peu de tableaux. Il faut dire qu'il y a ici quelques gros morceaux, achetés au temps déjà lointain (le début du IIIe millénaire) par Paul Lang.

A la découverte d'Alexandre Blanchet 

Libérée de ces devoirs de fonction, la nouvelle conservatrice a pu librement piocher pour le reste dans les collections, en n'oubliant pas les réserves. En sortent de nombreuses toiles, plus vues depuis des décennies ou pratiquement inédites. Je signale ainsi le grand retour en grâce d'Alexandre Blanchet (1886-1961), jusqu'ici représenté par une seule grande peinture de 1912, «Les deux amies». C'est de la part de Lada Umstätter un choix courageux, même s'il semble logique. Le Genevois a décoré de fresques vers 1950 l'une des deux loggias du musée. Difficile pourtant de descendre plus bas que la cote de ce très honorable figuratif, dont la carrière a il faut dire assez mal fini. Il y a quelques mois, à Genève Enchères, un de ses grands dessins s'est vendu... cinquante francs. 

Autrement, Lada sait panacher avec audace les grands noms internationaux et les créateurs locaux, histoire de montrer que ces derniers tiennent assez bien  le coup. Une dame en noir de Modigliani se retrouve à côté d'une autre dame en noir de Giannino Marchig. Dans la salle thématique vouée aux baigneurs, Daniel Ilhy ou Léon Gaud ont trouvé une place à côté de Paul Cézanne et d'Henri-Edmond Cross. La hiérarchie admise s'en retrouve bousculée. C'est moins le nom que la qualité qui compte, et Genève possède des trésors n'ayant rien de «mineur». Il suffit de regarder la salle réservée au symbolisme. «Rêve de jeunesse» du Tessinois Luigi Rossi est un chef-d’œuvre. Il avait du reste été emprunté en tant que tel pour la grande exposition sur le symbolisme italien organisée il y a quelques années au Palazzo Zabarella de Padoue. Sur le mur d'en face, «L'Homme de douleur» d'Eugène Burnand, sorti du fin fond des réserves, produit son effet. Le Vaudois est un grand peintre sacré dans la veine protestante.

Signatures connues

Si vous préférez des signatures plus connues, et donc plus rassurantes, la conservatrice a donc aussi prévu ce qu'il faut. Il y a en tout trois Cézanne, trois Sisley, deux Monet, trois Corot et des pincées de Berthe Morisot, d'Edouard Vuillard, de Giovanni Giacometti, de Cuno Amiet, de Pablo Picasso ou de Maurice de Vlaminck. On se dit du coup que Genève n'est pas si pauvre que ça, même si les générosités sont actuellement stoppées par la force des choses et l'inertie des gens. On verra la suite du réaccrochage l'an prochain. Entre-temps, Lada Umstätter aura donné au printemps «Theatrum Mundi», qui marque les 30 ans des vidéastes russes AES+F. Ouverture au public le 18 mai. La première exposition au rez-de-chaussée dans des espaces laissés vides depuis plus d'un an!

Pratique 

Musé d'art et d'histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève. Tél. 022 418 26 00, site www.ville-geneve.ch/mah Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Musée d'art et d'histoire, Genève 2018): "La plage à Ouchy" de Félix Vallotton, 1898. Le tableau fait bien sûr partie de la série des baigneurs.

Prochane chroonique le dimanche 4 mars. Un livre a paru sur la Continental, une firme cinématographique créée par les Allemands à Paris sous l'Occupation.

 

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