Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Hadrien Dussoix se met en état de sièges chez Lionel Latham

Crédits: Site d'Hadrien Dussoix

Quand on réussit facilement son coup, on dit qu'on le fait «dans un fauteuil». L'effort, souvent vain, se pratiquerait donc debout. L'actuelle exposition de la galerie Lionel Latham, à Genève, offre une étonnante variante à cette expression. Sous le titre de «Toiles et toiles», elle propose des sièges, comme la chose peut sembler normale dans un magasin voué aux arts décoratifs des XXe et XXIe siècles. Mais attention! Ceux-ci sont tapissés avec des compositions d'Hadrien Dussoix. Et c'est un succès.

Faut-il faire les présentations? Hadrien (c'est lui qui a ajouté le «H») fait partie des ex-artistes émergents genevois. Comprenez par là qu'il ne s'agit plus à 43 ans d'un débutant, mais d'un espoir confirmé. Une chose restant finalement assez rare. On a vu plusieurs fois ses toiles dans les galeries de la ville, dont le défunt SAKS. Il se voit représenté en Suisse par Lange et Pult, qui a un pied à Auvernier et l'autre à Zurich. Ce grand écart a permis à Hadrien de se trouver une place dans les pays germaniques. A Vienne, il est chez Viktor Bucher. A Munich chez Andreas Binder, qui le présentera du reste en juin prochain. L'année se révèle donc active pour notre homme que les Parisiens auront brièvement pu voir, du 5 au 8 avril, dans le cadre d'un ArtPAris à coloration helvétique. Je signalerai enfin que Hadrien a reçu en 2014 son livre, écrit par l'excellente Karine Tissot qui sait toujours faire preuve de perspicacité.

Louis XV ou Louis XVI 

Les fauteuils, maintenant! Hadrien, qui aime bien expérimenter, a reçu une invitation de Lionel Latham à présenter un projet pour ses arcades de la Corraterie. Le choix est tombé sur des meubles au départ on ne peut plus classiques. Ils se verraient tendus de toiles contemporaines signées par l'artiste. Il y a donc, jusqu'au 5 mai, des sièges Louis XV ou Louis XVI que l'on imaginerait bien dans un salon bourgeois de naguère, avant la déferlante «design». Ils servent au propre de cadres pour des compositions abstraites. Elles envahissent leurs dos, leurs coussins ou leurs accoudoirs. Le tout se voit mis en place dans les règles de l'art par l'atelier Schaeffer, avec plein de petits clous dorés. Les bois se voient respectés. Il y a juste un coup de jeune. Ce qui dessert aujourd'hui souvent le mobilier ancien, ce sont les tissus traditionnels, trop riches à nos yeux et surtout trop répétitifs. 

Complété par des coussins et un transat des parents d'Hadrien qui s'est retrouvé pris dans la tourmente, l'ensemble se révèle non seulement peint sur une traditionnelle toile pour tableaux mais parfois enrichi de broderies. Il y a des reliefs. Ils accrochent la lumière. Bref, c'est iconoclaste mais pas trop. S'il y a bien une ou deux marques de semelles indiquées à l'acrylique sur le fond blanc, cela reste en toute gentillesse. Et sans prétentions abusives. Les sièges ainsi recouverts sont bel et bien conçus pour se voir utilisés. Hadrien promet qu'ils tiendront bien le coup. Vous ne risquez pas avec eux de vous retrouver avec de la peinture sur votre fond de culotte.

Un goût actuel pauvre 

Cette réussite (les gens semblaient ravis mercredi, le soir du vernissage) fait par ailleurs réfléchir sur le côté moutonnier actuel en matière de mobilier. Je ne sais pas si vous feuilletez comme moi les revues de décoration d'un œil toujours plus fatigué. J'avoue ne plus en pouvoir des canapés gris anthracite de Christian Liaigre, des rééditions de classiques du XXe siècle par Vitra ou de toutes ces banalités à la fois insipides et incolores que proposent les salons de «design». C'est le prototype même du goût neutre, applicable aussi bien aux bureaux de luxe qu'aux intérieurs cossus où rien ne doit déranger. L'équivalent, en quelques sorte, du costume pantalon gris passe-partout des avocates et banquiers. Ou celui des automobiles, dont plus aucune ne possède de vraie couleur, comme dans les années 1960. Mais où sont passées les Cadillac rose bonbon d'antan? 

Cette non-décoration, reflet finalement d'un non-goût, prolifère jusqu'en Italie. Seuls les Anglais semblent y demeurer rétifs. Une sympathique insularité. C'est dans leurs revues qu'on voit aujourd'hui autre chose qu'un «design» aseptisé. Il y a des couleurs. De la surcharge. Des incongruités. Des audaces. Eh bien ici, de l'audace il y en a aussi! La vie est trop courte pour rester un gris perle. Les amateurs sous Louis XV et Louis XVI l'avaient du reste compris. Si les tons de leur mobilier peuvent sembler de nos jours pastel, ils ne l'étaient pas à l'époque. On aimait le jaune jonquille, le rouge vif, le bleu canard ou le vert pétard. Il suffit de regarder les fonds des porcelaine de Sèvres, qui ont résisté au soleil et au passage du temps. Alors, dans ces conditions, on peut bien penser qu'une marque de chaussure bleu vif sur un dos de siège, c'est vraiment le pied.

Pratique

«Toiles et toiles, Derniers travaux d'Hadrien Dussoix», galerie Lionel Latham, 22, rue de la Corraterie, Genève, jusqu'au 5 mai. Tél. 022 310 10 77, site www.galerie-latham.com Ouvert du mercredi au vendredi de 13h30 à 18h30, samedi de 11h à 13h et de 14h à 17h. L'artiste est présent le samedi de 15h30 à 17h. Visite commentée par Alexandre Fiette le samedi 5 mai à 17h.

Photo (Site d'Hadrien Dussoix): Deux fauteuils revus par l'artiste genevois.

Prochaine chronique le dimanche 22 avril. Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare propose ses "Etats d'âme".

 

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