Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Gravure japonaise moderne chez les Baur, deuxième mi-temps

Crédits: Fondation Baur

Deuxième mi-temps. Mais attention! Après une pause de quelques jours, ce ne sont pas les mêmes joueurs qui se retrouvent en piste. Nous ne sommes pas dans le domaine sportif à la Fondation Baur, temple genevois des arts chinois et japonais. Cette seconde partie comprend donc d'autres créateurs d'estampe actifs entre 1900 et 1960. Deux choses ne changent cependant pas. Les œuvres proviennent également de la collection Nihon no hanga d'Amsterdam. Elles sont présentées dans le même décor de Nicole Gérard, qui a réalisé des miracles pour que les vitrines puissent en contenir le plus possible sans donner une impression d'accumulation. 

Le visiteur n'a pas besoin d'un long temps d'observation pour remarquer que le style général a changé depuis la première fournée, proposée en mars. Le renouveau de la gravure nippone, en complète décadence quelques décennies après l'ouverture du pays à l'étranger en 1856, suit en effet deux voies opposées. La première, déjà présentée, est le «shin hanga» ou «nouvelle estampe». La division du travail ne change pas. Pour mettre une ouvre sur le marché, il faut non seulement un dessinateur, mais un tailleur de bois, un éditeur et bien sûr un imprimeur. Les sujet demeurent nationaux, même si les combats de samouraïs ont disparu d'un seul coup vers 1870, en même temps que cette classe de guerriers. Il y a du coup une large exportation possible pour des pièces tirées et diffusées à un grand nombre d'exemplaires. L'Occident des années 1900-1910 reste en plein japonisme, dont le «shin hanga» offre une version sage.

Un seul homme derrière l'estampe

Rien de tel avec le «sôsaku hanga», ou «nouvelle estampe». Aujourd'hui présent dans les salles basses du musée privé de la rue Munier-Romilly, le genre rompt avec toutes les règles. Le tailleur de bois, l'éditeur et même l'imprimeur passent à la trappe. Le dessinateur devient un créateur unique, assumant toutes les étapes du processus. Il s'inspire de ce qui se passe en Occident, où la gravure se voit reprise en mains par les artistes, qui veulent en refaire un genre majeur. Avec une nouveauté élitiste. Les épreuves se voient désormais limitées, et par conséquent numérotées. Le public élégant assiste ainsi à des malthusianismes progressifs. Le tirage tend à devenir toujours plus petit, sauf pour la lithographie, qui acquiert du coup mauvaise réputation. 

L'ouverture du Japon ne se limite pas aux idées. Elle permet aussi aux artistes de voyager. Paris reste alors le but ultime. C'est là du reste que Tsugahoru Foujita (1886-1968) va devenir l'un des peintres vedettes de "années folles". Cela peut donner des choses étranges. Très présent aujourd'hui à la Fondation Baur, Yamamoto Kanae montre ainsi dès 1913 des Bretonnes dans la lignée de Paul Gauguin à Pont-Aven. Hazana Inosuke s'inspire lui de Matisse, dont il a d'ailleurs épousé un ancien modèle. Et, après avoir vu les ouvres d'Onchi Kôshiro, avec leurs femmes-biches blanches, roses et un peu molles, on comprend pourquoi les Japonais affectionnent autant Marie Laurencin.

Exportation difficile 

Pour les Occidentaux, il faut du coup aimer. Les artistes de l'archipel ont bien sûr tenté d'exporter leur art jusque chez eux dès les années 1920. Mais en vain. C'était trop proche par l'inspiration et trop lointain à cause du traitement. Il y aura bien quelques expositions à l'étranger. L'une d'elles se verra même accueillie à Genève par le Musée d'art et d'histoire en 1936. Seulement voilà! Le désir d'exotisme ne sera plus comblé. Les premières pièces importantes «sôsaku hanga» à sortir du Japon partiront après 1945, au moment de l'occupation américaine. Le genre était alors florissant, avec des retombées parfois curieuses. La Fondation Baur peut montrer plusieurs éléments d'un calendrier conçu par Azechi Umetarô pour les automobiles Nissan en 1957. Le style n'est pas très éloigné de certaines affiches dessinées de l'époque. Simplifications et aplats colorés. 

Après avoir confessé que le «shin hanga» m'a davantage plu que le «sôsaku hanga», je signalerai pour terminer que l'exposition possède un gros catalogue, mais en anglais uniquement. Il traite des deux mouvements. On le retrouvera au Rijksmuseum d'Amsterdam, où la collection se verra ensuite présentée presque «at home».

Pratique

«Estampes japonaises modernes, 1900-1960», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 22 mai. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Catalogue édité par Hotei Publishing.

Photo (Fondation Baur): Dessin préparatoire de Takehisa Yumeji pour "Vêtements légers", publié en 1925 dans le magazine promotionnel du grand magasin de luxe Mitsukoshi.

Prochaine chronique le dimanche 24 avril. Le Grand Palais présente à Paris le photographe malien Seydou Keïta.

 

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