Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Gianni Motti refait le mur à la galerie Andata.Ritorno

Andata.Ritorno a connu sa pire année commerciale en 2013. Une crise si grave que Joseph Farine a failli mettre la clef sous le paillasson, après 300 expositions à la rue du Stand. C'eut été dommage après trois décennies d'activité, et surtout de passion. Et puis le lieu est magnifique! Pour beaucoup, Andata reste la plus belle galerie de Genève, avec ses grandes baies vitrées et sa lumière, les autres lieux du genre demeurant pour la plupart des magasins transformés. 

Que faire? Joseph a pensé faire appel, une fois par an, à un artiste ayant fait ses débuts chez lui, avant d'entamer une grande carrière internationale. Gianni Motti, qui avait démoli un mur en 1994 pour une action, alors que le Genevois réunissait deux espaces contigus ("J'ai encore deux baux et deux factures d'électricité!"), a répondu présent pour 2014. Aujourd'hui attaché à la prestigieuse galerie parisienne d'Emmanuel Perrotin, l'Italien adore l'endroit. Il y revient donc, à 56 ans, du 8 au 15 novembre. Je l'ai vu lors des préparatifs. 

Que s'est-il passé en 1994, il y a vingt ans?
J'ai cassé un mur avec une masse. Il n'y avait rien de médité, ni de prémédité. Je n'établis pas à l'avance de scénario de ce que je vais faire. Des débris jonchaient le sol. Un fragment de paroi subsistait. On peut le voir sur la photo prise à l'époque et aujourd'hui éditée sur un beau papier à 33 exemplaires, puisque la galerie a 33 ans. En remontant le mur, j'ai glissé quelque chose à l'intérieur. Un objet dont Joseph Farine connaît l'existence, sans savoir la nature exacte de la chose. Dans une galerie vide, du 8 au 15 septembre, une plaque rappellera l'existence de cet élément mystérieux. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'un détecteur de métal ne le remarquerait pas. Il est d'une autre nature. La plaque se verra ensuite discrètement déplacée sur un coin de mur. 

Vous aimez à dissimuler des choses.
Assez. Surtout quand le procédé suscite des réactions. Au Helmhaus de Zurich, laissé tout aussi vide, j'avais annoncé publiquement que je cacherais le chèque au porteur de 50.000 francs. Il correspondait au budget de l'exposition. Lors du vernissage, il y a eu une ruée sauvage. Certains tapaient. Reniflaient. On voyait des dames très convenables discrètement frotter les parois. Un visiteur est même venu avec un chien susceptible de détecter le chèque. Tout a tourné à une telle confusion, dans un lieu totalisant pourtant six salles sur trois étages, que la police a fermé l'exposition au bout de trois quarts d'heure. 

De toutes ces performances, que vous faites en parallèle avec la construction d'objets, quelle est celle qui vous laisse le souvenir le plus vif?
Celle de Bogotá en 1997. J'avais été invité par l'Espacio Vacio. En arrivant en Colombie, je n'ai entendu dire que du mal des décisions du président Samper. J'ai fait savoir, par un journal d'opposition jouant pleinement le jeu, que je voulais le rencontrer. Autrement, je l'inciterais à démissionner par télépathie. Pas de réponse officielle. Le quotidien a alors annoncé qu'il y aurait une manifestation. Il devait bien y avoir 2000 personnes, le jour dit, pour demander son départ par message mental. Il ne reste de cette action que les photos publiées à l'époque dans la presse. C'était avant les téléphones portables. 

N'y a-t-il pas parfois des suites fâcheuses pour vous?
Oui et non. Je pense à une toute petite performance de 2004. Bush était à Paris. Il y avait le tennis à Roland-Garros. J'y suis allé la tête couverte d'un sac jaune, comme un prisonnier d'Abu Ghraib. J'étais parmi les VIP. Au bout d'un moment, la police est venue. J'ai été évacué fermement, mais discrètement. Pas de scandale dans un lieu pareil! Reste que j'ai été interdit de stade pour trente ans. J'ai purgé la première décennie. Il m'en reste deux. Les photos ont été prises par un spectateur, que j'avais mis dans la confidence. Il me les a loyalement envoyées ensuite. 

Un livre a paru l'an dernier, avec toutes ces actions internationales. On a l'impression que vous êtes sans arrêt en mouvement.
J'ai parcouru en vingt ans vingt fois le système solaire. Ou à peu près. 

Vous ne participez pas pour autant à des festivals de performance.
Je déteste l'idée. On me le demande trente fois par an, mais je me sens mal à l'aise. La performance est devenue une forme de spectacle bien rôdé. Tout y est prévu à l'avance. Aucune prise de risque. C'est du théâtre, tout ça! La preuve, les participants refont régulièrement la même performance, ce qui me semble un non-sens. Et puis il y a le public. Prévenu. Je ne vais pas faire le mariolle ou me gratter les couilles pour que des gens applaudissent. 

Vous vous refusez donc à devenir le trublion officiel.
Absolument. J'ai horreur qu'on m'invite juste pour venir semer le bordel. Cela me donne envie de faire de l'aquarelle! 

J'ai cité le livre paru en 2013. Pouvez-vous m'en dire le pourquoi du comment?
J'ai remporté à Genève le prix biennal de la Société des Arts. Il y a une exposition à l'Athénée et un catalogue. Emmanuel Perrotin, mon galeriste, a arrondi la somme. On a donc un livre résumant les performances. J'ai payé des critiques pour écrire. Il a fallu réunir les images. Parfois, il n'existait de l'aventure qu'un témoin. L'un m'a bien eu. C'est son texte qui figure en premier. Il m'avait vu asperger d'encre un mur de Beaubourg. De l'encre sympathique. Elle a disparu alors que l'émotion était à son comble. L'homme a pris une photo. Je la lui ai demandée. Puis je lui ai proposé d'acheter ce moment pour 500 francs. C'était moi qui gardais le reçu. J'ai donc pu le contacter trente ans après. Il a raconté l'histoire en exigeant que sa photo ne soit pas publiée et son nom laissé anonyme. Une contre-performance! 

Le livre frappe par la sobriété de sa présentation.
C'est voulu! J'ai horreur des trucs de graphistes, qui vous obligent à vous tourner dans tous les sens en espérant comprendre. Je reçois quantité de cartons d'invitation illisibles. Je les jette à la poubelle. Alors je ne vais pas infliger ça à mes lecteurs.

Pratique

"Gianni Motti, Ritorno à Andata", galerie Andata.Ritorno, 37, rue du Stand, Genève, du 8 au 15 novembre. Vernissage le 8 à 11 heures. Tél. 022 329 60 69, site www.andataritornolab.ch Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 18h. Le livre "Gianni Motti", coédité par la Société des Arts, (Damiani) et Perrotin comporte 240 pages. Il est sorti fin 2013. Photo (DR): Le carton d'invitation pour la performance de 1994. Joseph Farine, Gianni Motti et des enfants albanais.

Prochaine chronique le dimanche 9 novembre. Retour à Lille, qui expose les "passions" de collectionneurs flamands d'art contemporain.

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