Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Ferdinand Hodler au Musée Rath. Autopsie d'une catastrophe

Crédits: DR

On s'attendait au pire. C'est encore pire. L'artiste ne se retrouve bien sûr pas en cause. Ferdinand Hodler survit d'ailleurs parfaitement au traitement que lui fait subir depuis quelques jours à Genève le Musée Rath. Ce sont le décor, l'accrochage et le peu de réflexion qui posent des problèmes. Mieux aurait finalement valu se contenter de montrer du maître, mort le 19 mai 1918, une soixantaine de chefs-d’œuvre. Sans faire de chichis. Pour aboutir à sa non-démonstration, Laurence Madeline aura en effet réussi à inclure des pièces mineures. Or Dieu sait si Hodler a peint depuis les années 1870! Tout ne pouvait pas se révéler exceptionnel.

L'idée de base est le «parallélisme». Une donnée de base dans la création du Genevois d'adoption avec la symétrie et la répétition. On ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une découverte de la commissaire. L'artiste l'a évoqué dans «La Mission de l'artiste», une conférence prononcée à Fribourg dès 1897 (1). Le manuscrit de cette dernière ouvre du reste le parcours. Le petit livre se voit présenté seul dans une vitrine à la manière d'une relique, comme s'il s'agissait du corps d'un saint. Le visiteur a été préparé à la chose dans l'entrée par le décor en forme de forêt, conçu par le Lausannois André Rovero. Les arbres poussent en principe parallèlement les uns aux autres. L'unique tableau de cette petite salle liminaire, que le Rath a on ne sait trop pourquoi fait venir de Dallas, se veut donc sylvestre. Manque de chance! Je ne vois pas où résident ici les parallèles. Ils me semblent en revanche évidents plus loin avec «Le promeneur dans la forêt», autre toile des débuts, qui n'a pas eu à accomplir tant de kilomètres.

Absence d'explications 

Soyons justes. Laurence Madeline ne se contredit pas. Et pour cause! L'exposition ne comporte aucune explication. Pas le moindre texte un peu construit. Vaguement charpenté. Il y a juste, courant au niveau du sol, quelques phrases tirées de la fameuse causerie de 1897. Au visiteur d'opérer les liens. Les seules indications tiennent autrement de la platitude ou de l'évidence. Il n'y a besoin de personne au commissariat pour savoir si le public se retrouve face à de la «verticalité» ou à de l'«horizontalité». Hodler théoricien ne suffit pourtant pas. L'homme s'est peu exprimé par l'écrit (ou à Fribourg par l'oral). La phrase-clef de la rétrospective actuelle reste donc: «Je veux passer d'un parallélisme à un autre, d'un pré à un lac, d'un homme à une maison et ainsi de suite.» Avouez que cela n'engage pas à grand chose de précis! 

Vu l'absence de propos, il eut fallu utiliser intelligemment l'intégralité du Rath, dont une salle reste fermée de manière incompréhensible. Elle aurait pourtant permis d'alléger une présentation parfois serrée, avec des tableaux sur plusieurs rangs, certains se retrouvant suspendus dans les hauteurs, en hommage sans doute au peintre des cimes. Il y a ainsi un mur entier de portraits où l'excellent (celui de Gaston Carlin, notamment) se retrouve avec des productions alimentaires. Mais ce n'est pas le plus gênant. Le plus désagréable reste (outre quelques rapprochements incongrus) de voir des merveilles reléguées dans des coins de salle. Quand on a le «Guillaume Tell» ou le «Portrait de Gertrud Müller en robe rose» venus de Soleure ou «La nuit» de Hodler prêté par le Kunstmuseum de Berne (2), on leur accorde des places d'honneur. Si l'on n'a rien a dire comme ici, au moins faut-il le dire bien. Et utilement! Avait-on vraiment besoin de deux versions presque identiques du «Bûcheron», dont l'une empruntée à Orsay, l'une à côté de l'autre? Ou serait-ce là un effet inédit de parallélisme?

Eclairages dicutables 

La scénographie adoptée n'arrange pas les choses. Rovero a conçu d'encombrants plafonniers blancs, qu'on imaginerait bien dans une cafétéria d'entreprise. Ces derniers crachent alternativement une lumière blanche, rose et bleue, ce qui donne une impression de disco «soft». Les changements de lumière se révèlent gênants, même si les tableaux (et les quelques dessins) sont heureusement éclairés individuellement. Même chose au sous-sol, où des arcades lumineuses, dont la forme cintrée reprend je suppose celle des cartons de Hodler pour les batailles historiques suisses, jouent les sémaphores. Rose-blanc-bleu... 

On l'aura compris. Si la visite s'impose, vu la présence de toiles essentielles d'un artiste majeur (3), l'exposition tient du naufrage. Un de plus pour Laurence Madeline, qui avait proposé ici même un cataclysmique «J'aime les panoramas». On sait que la dame a fait une carrière pour le moins contestée à la tête du Pôle beaux-arts des musée d'art et d'histoire genevois. Elle en a été délogée en 2016 après cinq ans d'un incompréhensible soutien officiel. Les dégâts demeurent encore visibles au sein de son ancienne équipe. L'actuel Hodler serait (conditionnel) son cadeau de rupture. C'est donc le provisoire retour de celle qui semble jouer partout la fée Maléfique (4). Normalement, ce devrait être fini ensuite, la succession étant assurée par Lada Umstätter, qui a déjà su renouveler en partie l'accrochage permanent.

La dernière exposition au Rath? 

Si cette nomination rassure, l'avenir du Rath inquiète pourtant. Le bruit court de manière insistante dans la ville que ce serait la dernière exposition du MAH au Rath. Celui-ci se verrait ensuite dévolu à d'autres fonctions. On en saura davantage en juin avec le rapport final des six personnes qu'il semble imprudent de qualifier de sages. L'intermédiaire (le rapport donc) était affolant. Plus de Rath! Plus de Maison Tavel! Une vision purement historique du bâtiment principal de la rue Charles-Galland. Heureusement que Lausanne ne se trouve qu'à soixante kilomètres... 

(1) La conférence a été rééditée il y a quelques années par la maison Notari à Genève.
(2) Je rappelle que «La Nuit», censurée en 1891 à Genève pour obscénité, avait ensuite triomphé à Paris, lançant la carrière internationale de Ferdinand Hodler.
(3) La situation semblait différente en 1968, alors que Hodler était mort depuis cinquante ans. Il passait alors pour un peintre d'histoire purement national, pour tout dire ennuyeux. C'était le creux de la vague.
(4) Une petite référence à Walt Disney.

Pratique 

«Hodler Parallélisme», Musée Rath, 1, place Neuve, Genève, jusqu'au 19 août. Tél. 022 418 33 40, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11 à 18h. Catalogue sans envergure. L'exposition ira ensuite à Berne avec un commissariat assuré par Nina Zimmer.

Photo (DR): L'une des visions les plus claires du parallélisme chez Hodler. Ces femmes en rose (le peintre préférait pourtant le bleu) se renforcent l'une d'autre.

Prochaine chronique le mardi 24 avril. La France parle de faire des restitutions à l'Afrique. Comment, où et pourquoi?

 

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