Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Fabien Mérelle et ses tout petits dessins chez Art Bärtschi & Cie

Crédits: Fabien Mérelle/Art Bärtschi & Cie

C'est un retour. Quand on a pris place chez Guy Bärtschi (actuellement Art Bärtschi & Cie), c'est pour longtemps. Fabien Mérelle y a été exposé pour la première fois en 2008, à l'autre bout de la rue du Vieux-Billard. Il se trouvait alors en compagnie d'Omar Ba et der Philippe Favier, autres habitués de la maison. Omar donnait encore dans le petit, où Favier excelle. «Je ne me situe pas non plus dans les grandes choses. Je préfère ce qui est dense.» Mon interlocuteur garde ainsi le pire souvenir d'une expérience à Hong-Kong. Les Chinois avaient produit une version géante d'une de ses pièces, où un minuscule double de l'artiste porte un éléphant sur son dos. Elle mesurait cinq mètres de haut. «Je ne me prêterai plus jamais à ce genre d'expérience.» 

Né en 1981, Fabien Mérelle s'est fait connaître par ses minuscules dessins figuratifs, à l'incroyable précision. Ses traits mesurent quelques millimètres à peine. Impossible pour le spectateur de les distinguer l'un de l'autre. «J'ai toujours dessiné. De la même manière, du reste. Cela a toujours été mon moyen d'appréhender l'existence.» Un mode de faire peu apprécié en art il y a quinze ans. Le boom du dessin contemporain, qui a conduit à la création de salons parisiens comme «Drawing Now» ou «Ddessins», n'avait pas commencé. «On pensait que le crayon, ou la plume, devaient amender vers la peinture. Or je n'avais pas envie de prendre un pinceau.»

Un ovni aux Beaux-arts 

A l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, institution périodiquement en crise, Fabien a donc dû s'imposer. Bon pour le caractère. «Il m'a fallu dire très fort que je ne changerais pas d'orientation.» Jean-Michel Alberola (1), son professeur, a dû céder. Ce n'est pas un mauvais bougre. «N'empêche qu'à mon examen, en 2006, les jurés avaient l'air embêtés. Ils ne savaient pas que faire.» Dans le doute, ils lui lui ont donné un diplôme, alors que Fabien n'avait pas le formatage voulu. «Mon travail plaisait pourtant au directeur Henry-Claude Cousseau. Il m'a pris dans l'exposition des lauréats.» Et le miracle est arrivé, comme au cinéma. «Claude Berri, qui était un vrai amateur, dont les yeux pétillaient à chaque découverte, m'a acheté les dessins montrés le soir du vernissage.» 

C'était la première marche. Les galeries ont suivi. Fabien expose aujourd'hui deux fois par an, dont l'une souvent en Asie. «Pour moi, c'est un maximum. Je produis très peu. Une oeuvre un peu complexe peut me prendre jusqu'à un mois entier. Je n'ai pas créé plus de 300 pièces.» Il y a parfois un croquis préparatoire. Souvent pas. «Ce qui importe, c'est de tenir l'idée. Elle doit ensuite s'incarner en une image. Tout est alors en place pour moi. J'oublie le projet pour me concentrer sur le geste. Il y a dans chaque dessin une infinité de petits gestes.» Un travail de miniaturiste, quoi!

Une histoire de famille

Comme modèle à ses personnages, Fabien s'utilise souvent lui-même. Il se met en scène, ou plutôt en situation. Le spectateur le retrouve, longiligne et fragile, dans quantité d'oeuvres. Il reste parfois microscopique. Perdu. Ses amis reconnaissent aussi sa femme. Leurs deux enfants. Plus sa mère, son père et son beau-père. Une vraie saga familiale. «Je parle en effet de moi. De ma vie. Ce que je veux dire, je ne le fais pas passer par le truchement de personages extérieurs.» On pourrait y voir une forme de thérapie. «C'est le moyen que j'ai trouvé pour conserver une prise sur la réalité. Si je ne fais pas ainsi le point de temps en temps, je me sens très mal.» 

L'avantage, c'est que Fabien n'éprouve pas ensuite le besoin de conserver son travail. «Quand c'est fini, c'est fini. L'image existe. Je n'ai plus besoin d'elle.» Une image cependant imparfaite. «Aucune d'entre elles ne constitue un aboutissement. C'est ce qui me permet de me séparer de mes dessins.» A chacun, spectateur ou acheteur, de leur apporter un supplément d'âme. «Je laisse aux spectateurs la place voulue pour qu'ils projettent leurs émotions.» Fabien ne conçoit en effet pas de dessins dont la continuité raconterait une histoire. «Je les produis au fil du temps. Certains ont liés à la naissance de ma fille. Je n'ai pas de projet global. Mon oeuvre tient du journal intime.»

Les plages de blanc

Résolument figuratifs, à défaut d'être narratifs, les dessins de Fabien Mérelle semblent devoir plaire à des amateurs avant tout traditionnels. «Oui et non. J'ai un public très disparate. Il m'arrive d'exposer dans des galeries plutôt tournées vers l'art conceptuel.» Comment est-ce possible? «A cause des plages de blanc. La partie graphique n'occupe qu'une petite place de la feuille. Il me faut gérer les silences. Occuper l'espace. Ce sont des préoccupations qui intéressent avant tout les artistes cérébraux.» Il existe bien sûr une clientèle plus classique, qui mettra Mérelle au murs, en compagnie de quelques-uns de ses grands aînés. «Eux tiennent à la figure. Disons que je me situe quelque part entre un cercle d'admirateurs cultivés et une clientèle minimaliste.» 

Que pense-t-il de la scène actuelle du dessin, si vivante? «Il existe des préoccupations communes entre nous. Nous admettons tous que le crayon ou l'encre sur papier puisse constituer une fin en soi. Il n'y a pas moins des voix très diverses, ce qui séduit du reste le public.» Signe des temps, Fabien, qui a failli se faire éjecter de l'école, enseigne maintenant, par le biais de «workshops». «Je sens un réel intérêt chez ceux qui débutent. Ils vivent durant leurs années de formation dans une sorte d'émulation.» Fabien ne leur impose rien. Il trace des pistes, en faisant appel à leur imagination «Je leur parle aussi du difficile moment où ils quitteront ce qui tient du nid pour se lancer. Seront-ils prêts à supporter la solitude que cela suppose?» 

(1) Je viens de vous parler de l'exposition de Jean-Michel Alberola au Palais de Tokyo parisien.

Pratique

«Fabien Mérelle, Reconstruire», Art Bärtschi & Cie, 24, rue du Vieux-Billard, Genève, jusqu'au 14 mai. Tél. 022 310 00 13, site www.bartschi.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 10h à 17h.

Photo (Art Bärtschi & Cie): Un dessin de Fabien Mérelle qui se tient, tout petit, sur l'oiseau.

Prochaine chronique le jeudi 31 mars. Lausanne raconte la Biennale de la tapisserie, qui a existé entre 1962 et 1995.

 

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