Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Expositions dans deux appartements. Un vrai. Un faux

Crédits: Photo tirée du site de la galerie

S'il y a une idée que les artistes contemporains ont de la peine à admettre, c'est que leurs oeuvres, exposées dans ces laboratoires tout blancs que constituent les galeries, vont finir dans des appartements. Au dessus d'une commode. D'un canapé. A la cuisine chez les amateurs les plus boulimiques. Le choc ne sera pas toujours heureux. Une exposition lilloise de 2014, au Tripostal, le prouvait bien. «Passions privées», qui comportait des prêts d'amateurs flamands situés juste de l'autre côtés de la frontière, confrontait les pièces (allant d'Anselm Kiefer à Bettina Rheims) avec les photos des intérieurs dont elles provenaient. Dans ces derniers, c'était tassé-tassé. Comme certaines peintures ou sculptures se révélaient en plus énormes, le visiteur réalisait que leurs propriétaires ne les voyaient chez eux jamais en entier. Une idée très conceptuelle, finalement. 

A Genève, deux expositions actuelles jouent le concept de l'appartement. Dans le premier cas, celui-ci existe vraiment. Jacques et Caroline Freymond, qui ont fondé sous la rue Beauregard, dans les caves d'un immeuble leur appartenant, la galerie Espace Muraille, ont décidé de poursuivre l'expérience. Ils ont provisoirement transformé l'immense logement du premier étage en lieu d'exposition pour Sheila Hicks, séduite par l'endroit. L'Américaine de Paris (elle y vit depuis 1964) a ainsi eu toute la place pour déployer ses créations textiles, où elle mêle la laine, le lin, le coton et la corde à des fibres synthétiques.

Un logement du XVIIIe en travaux

La maison de la rue Beauregard fait partie des embellissements de Genève au XVIIIe siècle. La ville ne regardait alors pas vers le lac, mais au-delà de ses murailles. Il y avait eu la rue des Granges. Il aurait dû venir Saint-Antoine, dont les bâtiments n'ont jamais été construits en raison de la crise économique de la fin des années 1780. Beauregard n'a pas adopté le système des hôtels particuliers. Il s'agissait d'immenses appartements superposés. Le bel étage était le premier où logeaient, si ma mémoire est bonne, les Thélusson. Je signale que la branche française de cette famille de banquiers s'était fait bâtir un extraordinaire hôtel par Ledoux, démoli au XIXe siècle. 

Le premier étage a donc reçu un opulent décor de stucs et de boiseries, dans le goût Louis XVI qui deviendra un peu plus tard celui du sculpteur genevois Jean Jacquet. Il est aujourd'hui en restauration. Le visiteur découvre un chantier, avec parquets masqués, plâtres pourvus de jointures modernes et boiseries décapées jusqu'à l'os. Il n'en parcourt en fait que la moitié, avec une grande pièce transformée par la suite en cuisine. Le reste lui demeure interdit. Et pour cause! Les ouvriers y font encore du bruit. Les travaux dureront encore un peu, avant que les Freymond s'installent ici. Ils comptent d'ailleurs faire cohabiter dans les chambres le décor patrimonial avec des créations actuelles. La présentation actuelle tient donc pour eux du «rite de passage».

Chez un collectionneur imaginaire

Sheila Hicks a donc disposé d'un endroit brut pour installer ses guirlandes, ses boules (ou plutôt ses pelotes) et ses assemblages textiles. Des oeuvres généralement très colorées. Elles se situent à la limite entre la tapisserie et l'objet. L'artiste parle de «farandoulo», mot que l'on peut rapprocher de «farandole». Certaines pièces portent des titres, en anglais ou en français. Il y a ainsi une «Rivière fantôme», des «Merveilles de la Méditerranée» et même un «Droit de changer son avis» aux côtés de «From my Garden to your Garden» et d'une «Yalbang Prayer». Le tout a le mérite de l'unité. Sheila Hicks ne se marie en effet pas avec n'importe qui. Il lui faut en plus de l'espace non pas muraille, mais physique autour de chacune des ses réalisations. 

Le faux appartement, maintenant. Le 26 janvier, la veille du vernissage d'ArtGenève, Xippas a inauguré rue des Bains, dans ce qui fut une papeterie avant de devenir une galerie de BD, un nouveau lieu. Les transformations ont pris des mois, mais elles semblent ici terminées. Ce «white cube», très haut de plafond, a été confié pour ses débuts à un tandem formé d'Yvan Prokesch et de Fabian Echeverria. Collectionneurs eux-mêmes, ils ont décidé de créer pour quelques semaines un «Imagimary Collector».

Un ensemble à la mode 

Dire que ce dernier est un homme (ou une femme) à la mode serait peu dire. Les duettistes ont mis là un meuble Art Déco de Ruhlmann (mais d'un Ruhlmann presque rustique, bien loin des bois précieux incrustés d'ivoire), des fauteuils de Pierre Jeanneret (on en voit en ce moment partout), ou des réalisations contemporaines de Marteen Baas (très présent il y a peu au Mudac lausannois), aux côté d'artistes dont nombre sortent des écuries Xippas. Un énorme Vik Muniz fait bon ménage avec des verreries imaginées par Denis Savary. Il y a aussi de la sculpture africaine. 

L'ensemble séduit en dépit de son manque d'originalité. Le tout pourrait en effet figurer dans n'importe quel magazine déco de cette année, d'"AD" à "Côté Paris". «The Imaginary Collector» constitue un instantané du goût 2016. En 3D. C'est finalement un de ses mérites.

Pratique 

«Sheila Hicks, Farandoulo», Espace Muraille, entrée 8, rue Beauregard (pas de code), Genève, jusqu'au 27 février. Tél. 022 310 42 92, site www.espacemuraille.com Ouvert du mardi au samedi de 13h à 18h. «The Imaginary Collector», galerie Xippas (qui loge 8, rue des Sablons), entrée ici rue du Vieux Billard, jusqu'au 5 mars. Tél. 022 321 94 15, site www.xippas.com Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, le samedi de 12h à 17h.

Photo (Site de Xippas): Les objets rassemblés par Yvan Prokesch et Fabian Echeverria pour «The Imaginary Collector».

Prochaine chronique le lundi 8 février. L'Hermitage de Lausanne présente Paul Signac.

 

 

 

 

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