Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Edith Moldaschl ferme "L'Arcade" à la Corraterie après 30 ans

Crédits: L'Arcade, Genève

«Nous n'avions pas réalisé que nous étions si connues.» C'est au moment du départ qu'on apprend généralement ce genre de choses. Dans les cas favorables, tout au moins. Edith Moldaschl et sa fille Sylvia ferment L'Arcade à la Corraterie. Le rideau sera tiré fin décembre. «Il n'y aura alors plus beaucoup de bijoux à vendre. Nous avons assisté à une véritable ruée dès que nous avons annoncé que nous faisions des soldes avant de quitter définitivement notre magasin.» En laissant des regrets, ce qui fait toujours plaisir. «Certaines clientes se lamentent en nous disant qu’elle ne sauront désormais plus où acheter un bracelet ou un collier.» 

Tout a comme souvent débuté par hasard. D'origine autrichienne, installée ici demi un demi siècle, Edith voulait ouvrir une boutiques d'antiquités. Cela se faisait encore beaucoup dans les années 1980. «Nous avons commencé dans un petit espace, juste à côté d'ici.» Il y avait un doux mélange. Du verre. De la céramique. «Nous avions surtout un ensemble de trente bijoux «vintage» de haute couture, ou dus à des créateurs américains des années 40 et 50.» Ils ont visiblement impressionné les Genevois, et surtout les Genevoises. «Ce petit stock a été épuisé en deux jours, alors que nous n'avons strictement rien vendu d'autre.»

Ravitaillement à New York 

La conclusion s'imposait d'elle-même. C'était dans cette direction qu'il convenait de continuer. «Il fallait reconstituer notre stock, qui s'épuisait régulièrement. Nous sommes allées quatre fois à New York en six mois.» Il faut dire que les Moldaschl étaient dans le «trend». C'était le moment où ces bijoux fantaisie de très haut luxe, fabriqués par des artisans avec le même soin que les vrais, devenaient à la mode. Il se formait même des collections. «On a assisté à une floraison de publications, grâce auxquelles il nous devenait plus facile de travailler.» Il suffit de citer les noms de «designers» comme Miriam Haskell ou de Trifari. Des créateurs dont je vois du reste les noms inscrits sur les tiroirs du grand meuble se trouvant dans la chambre où je suis avec Edith Moldaschl. 

«Et puis nous avons déménagé.» Oh, pas de beaucoup! La Régie Naef, qui quittait la Corraterie, voulait récupérer la boutique pour y garder une antenne. «Nous sommes allées à côté, mais c'était beaucoup plus vaste.» Surtout pour des bijoux, même si, à l'époque, le joaillier Gilbert Albert vivait sur un très grand pied dans la même rue. Une réorientation s'imposait. «Il est évident que nous allions continuer dans le bijou de couture «vintage», mais il nous fallait un complément.» Les Moldaschl se sont donc tournées vers des créateurs proposant aussi des parures. Il y a ainsi eu Hervé van de Straeten, «qui quitte aujourd'hui cette activité». Le Français offrait surtout des pièces en métal doré. Il y a eu Monies et ses énormes colliers pesant un poids fou. «Ils ont obtenu beaucoup de succès. Nous avons même ouvert à côté une troisième arcade pour eux.» Il y a enfin eu l'Iranien Iradj Moini, qui donne dans le spectaculaire. «Dans un dîner, un bijou fantaisie a souvent pour ambition d'éclipser les vrais diamants, infiniment moins gros.»

Changement de mode 

Tout s'est donc passé dans l'harmonie. «Je suis arrivée à collaborer avec ma fille sans un nuage, ce qui passe pour impossible.» L'Arcade s'était fait des acheteuses régulière. «Nous avions même des amateurs qui les considéraient comme des objets d'art.» Et puis, le goût a changé très rapidement. Le virage a pris cinq ou six ans. «C'est aujourd'hui un marché déclinant. Il manque le renouvellement des générations. Les jeunes femmes ont cessé de vouloir se faire remarquer. La vie mondaine est devenue de plus en plus simple. Nous avions fait notre temps.» La chose n'offre rien de désespéré. «Tout se révèle cyclique, mais pour faire le tour et revenir à la mode, il faut attendre plusieurs décennies.» Edith Moldaschl avoue sans gêne 77 ans. «J'aurai pu continuer encore deux ou trois années, mais à quoi bon?» Sa fille n'entendait pas reprendre seule. Elle se dirige vers d'autres activités. 

Mon interlocutrice ne manifeste aucun regret. Aucune aigreur. «J'ai eu la chance de faire pendant trente ans, et dans des conditions plus qu'agréable, une chose qui me plaisait. Nous avons travaillé tous les jours dans le bonheur.» Edith aimait tant sa marchandise qu'elle a gardé «beaucoup de choses» pour elle. «De bonnes pièces». En plus, elle a la consolation de voir que son arcade ne restera pas fermée, comme bien d'autres aujourd'hui dans la Corraterie. «Je serai remplacée par des chaussures de haut luxe.» Manolo Blahnik. Un styliste espagnol vivant en Angleterre. Ses souliers devraient contribuer à relancer une artère un peu mourante. Ouverture en 2018.

Pratique 

L'Arcade, 20, rue de la Corraterie, Genève, jusqu'à fin décembre. Tél. 022 311 15 54. Ouvert du lundi au vendredi de 10h30 à 18h30, le samedi jusqu'à 17h.

Photo (L'Arcade): Un collier spectaculaire d'Iradj Moini.

Prochaine chronique le lundi 4 décembre. Picasso à Rome et à Paris.

 

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