Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Don Nievergelt. Comment l'Ariana a su se faire des amis

Crédits: Musée Ariana

«Je me souviens, c'était affreux.» Compagne de route depuis des décennies, Yolande Crow a connu, comme moi, l'Ariana des temps héroïques. La mise en scène était restée celle du temps où le musée, légué en 1890 à la Ville par Gustave Revilliod, avait été changé en conservatoire du verre et de la céramique dans les années 1930. Les vitrines étaient bourrées jusqu'au plafond, ce qui possédait il est vrai le mérite de montrer davantage d’œuvres qu'aujourd'hui. Mais dans quelles conditions! La visite s'effectuait du printemps à l'automne. Le bâtiment n'avait pas de chauffage. 

Et puis, nommée conservatrice, Marie-Thérèse Coullery a réveillé l'institution. On l'avait connue à la Fondation Baur, «où elle imaginait des animations révolutionnaires pour l'époque», rappelle Monique Crick qui dirige aujourd'hui ce musée privé. «Mathé» avait pris les problèmes à bras le corps. Il s'agissait d'amener ici le XXe siècle. De rénover. Cela ne se fit pas sans les pires difficultés. Le premier crédit se vit refusé en votation municipale. «L'Ariana est fermé par la volonté du peuple», s'exclamait alors cette véhémente personne, qui arrivera à ses fins en 1993. L'édifice refait à neuf pouvait alors rouvrir, même à la mauvaise saison.

Une ère plus scientifique 

Marie-Thérèse Coullery était davantage une animatrice qu'une conservatrice. Alors que les bonnes volontés inventoriaient encore les collections dans les caves a émergé Roland Blaettler, qui lui succéda assez vite. La maison entrait avec lui dans une ère plus scientifique. Il allait y avoir des expositions en tous genres, l'Académie internationale de la céramique amenée par Mathé restant dans les murs. On ne peut pas dire que l'argent coulait à flots. Genève s'est très vite privée de crédits d'acquisitions pour les musées, alors qu'elle regarde moins à la dépense pour ravauder sans cesse les mêmes trottoirs. Il a fallu ruser. Trouver des mécènes. Aujourd'hui décédée, Gisèle de Marignac a beaucoup donné, après avoir longtemps joué les bénévoles pour son amie Coullery. 

Roland Blaettler est parti. Pas pour relever ailleurs de nouveaux défis, comme ont dit de nos jours. Il s'est orienté vers la recherche. Lui a succédé un tandem féminin. Isabelle Naef Galuba reprenait la direction et Anne-Claire Schumacher la conservation. Des réseaux amicaux étaient déjà en partie tissés. Je ne parle pas des «Amis» de l'Ariana, ô combien distants en ce moment. Autant Charlotte de Senarclens peut paraître présente au Musée d'art et d'histoire, autant Ariane Bory préside ceux de L'Ariana (même prénom, pourtant...) avec désinvolture. Cela fait en tout cas bien des vernissages que je ne l'ai pas vue, ce qui ne me dérange personnellement pas. Mais un minimum d'attention aux activités me semblerait néanmoins souhaitable (1).

Liens personnels

Non. Les liens avec l'Ariana se sont noués par amitiés personnelles, en passant au dessus de ce cercle. Ils se manifestent avant tout par des dons. «J'ai été extrêmement surprise, en arrivant de France, de voir des gens nous amener des choses parfois modestes, parfois séduisantes», constate la restauratrice Hortense de Corneillan. «Où je travaillais avant, ce n'était pas du tout comme ça.» Evidemment, certains cadeaux se révèlent plus importants que d'autres. «Nous avons eu des legs énormes», rappelle Anne-Claire Schumacher. Il y a eu celui de Charles Roth. De Lucie Schmidheiny. Puis de Csaba Gaspar, dont l'Ariana était devenu la famille. «Il nous amenait presque chaque semaine de nouvelles céramiques, qu'il transportait dans des cornets Migros.» Le fonds Gaspar, c'est aujourd'hui plus de 2000 pièces répertoriées dans les réserves. 

Si je vous raconte aujourd'hui tout ça, c'est parce que l'exposition «Passionnément céramique, Collection Frank Nievergelt» constitue une donation. L'amateur ne ramènera chez lui, en Suisse alémanique, que quelques œuvres. Il en a offert 196, «ce qui créera chez moi de la place pour de nouvelles pièces». Pour Genève, cet enrichissement à titre gracieux apparaît fondamental. Le goût de Frank Nievergelt le pousse vers l'univers germanique et anglo-saxon. «Il y a là de nombreux créateurs dont nous ne possédions encore rien», a rappelé la conservatrice dans son discours. Elle aurait pu ajouter, mais ce sont là des choses dont on ne parle guère, que nombre d'entre eux seraient inabordables pour Genève. En Angleterre surtout, la céramique fait partie des beaux-arts (2) et non des arts appliqués, avec les cotes financières que cela suppose. Lucie Rie ou Hans Coper sont devenus hors de prix depuis leur disparition.

Une force d'attraction 

Il s'agit donc d'un apport fantastique. Il illustre la force d'attraction de l'Ariana, qui tranche avec l'indifférence presque totale que suscitent des institutions genevoises comme le MAH. Il existe certes un cercle se dessinant autour du MEG, mais ce n'est pas gagné. Je ne vois finalement que la Collection Baur pour créer de tels enthousiasmes. L'agrandissement en cours, au deuxième étage, servira du reste à accueillir ces compléments qui osent, depuis bien des années, parfaire le fonds originel du musée. 

Je terminerai en signalant que pour l'Ariana il y a toujours des choses sur le feu (la céramique est du reste un art du feu). J'interroge ainsi Anne-Claire Schumacher à la cafétéria, sur la galerie. Un immense tableau contemporain, représentant des bleus de Chine, pend au-dessus de nos têtes. Il me semble l'avoir tout récemment vu à l'exposition "My Blue China" du sous-sol. Celle qui était là, juste avant «Passionnément céramique». Exact! «Nous le trouvions très intéressant. Il va nous rester. C'est la fille de Gisèle de Marignac qui nous l'a offert.» 

(1) Les Amis font cependant aussi des dons importants. Plutôt patrimoniaux. Après une poterie islamique ou une tabatière de Meissen, ils viennent ainsi d'offrir une verrerie d'Anna Dickinson, récemment exposée à l'Ariana.
(2) Lors de son énorme et récente exposition à la Royal Academy de Londres sur la sculpture anglaise au XXe siècle, Penelope Curtis incluait d'ailleurs la céramique dans son parcours.

Pratique 

«Passionnément céramique», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 25 septembre. Tél.022 418 54 50, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/ariana (comme c'est simple!). Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h.

Photo (Musée Ariana): Cette pièce de Steven Heinemann, qui travaille au Canada, a été choisie pour illustrer la couverture du catalogue de "Passionnément céramique".

Prochaine chronique le mercredi 20 avril. Londres réinvente Botticelli.

 

 

 

 

 

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