Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Dans le dédale de "J'aime les panoramas"

Petite cause. Grands effets. L'exposition «J'aime les panoramas» n'est pas née d'une intense réflexion préalable, mais d'une réplique de film. Dans l'anodin «Le Caire, nid d'espions» de 2006, Jean Dujardin déclare apprécier la beauté d'une vue paysagère. Egyptienne en l’occurrence. Pour une fois, ce n'est pas Baudrillard, Barthes and Co qui servent de colonne vertébrale, mais l'OSS 117 inventé en 1949 par Jean Bruce. Un agent secret dont les aventures ont été prolongées jusqu'en 1985 par sa veuve Josette. L'idée semble plutôt sympathique. 

Visible jusqu'en septembre au Musée Rath, avant que l'accrochage ne parte pour le Mucem marseillais, le résultat tient pourtant moins de la course d'école que de la marche forcée. Le visiteur doit absorber bien des notions historiques et techniques, sans compter un nombre considérable d’œuvres (environ 400), avant de trouver le chemin de la sortie. Le tout dans une présentation voulue insolite et innovante. Proposés sous forme de nuages éclatés, les tableaux ou de grandes photos se trouvent parfois bien loin du sol. Et il y a en plus des vitrines!

Une invention de la fin du XVIIIe siècle

Mais avant d'en arriver à ces contingences matérielles, un peu d'explications. Le panorama est né à l'extrême fin du XVIIIe siècle sous l'impulsion d'un Ecossais, Robert Barker. L'idée était d'offrir au spectateur non plus un simple tableau, pendu au mur comme une fenêtre ouverte sur le monde, mais une immersion dans un autre monde. D'où l'idée de la rotonde, qui se verra généreusement utilisée durant tout le XIXe siècle, âge d'or des exposions nationales ou universelles. Le bourgeois de Paris ou de Londres va découvrir, presque pour de vrai, la guerre, les Alpes, Istanbul ou de grands événements du passé. 

A la peinture s'ajoutera bientôt, sur un mode miniature, la photo panoramique. D'habiles raccords permettront de suggérer les 360 degrés. Des livres, déployés comme des accordéons, mettront le panorama à plat. Comme le vice ou la vertu, ce dernier peut en effet se révéler plus ou moins étendu. Disons qu'il doit en principe dépasser l'habituel regard humain. L'exposition du Rath comprend ainsi des tableaux très en largeur (le panorama en hauteur n'existe pas) signés Van Gogh, Hodler ou (pourquoi pas?) Ellsworth Kelly et François Morellet. Conçus pour être présentés dans la vaste salle ovale aménagée dans l'Orangerie des Tuileries, les «Nymphéas» de Monet constituent aussi une sorte de panorama.

La concurrence du cinéma 

Tout a une fin. Permise par de nouvelles techniques de construction et d'éclairage, cette invention va se retrouver démodée par de nouvelles découvertes. Même muet, même en noir et blanc, le cinéma permet dès 1895 de voir les hommes et les choses en mouvement. Les copies de film peuvent se voir multipliées pour un prix modique. Les panoramas vont donc disparaître. L'envol dans le ciel irlandais de celui des Alpes par le Genevois Baud-Bovy en 1903, victime d'une tempête, marque la fin d'un monde. L'exposition du Rath propose du reste une esquisse de cette immense toile, rare trace conservée de l'entreprise. 

Il serait instructif de montrer en détail l'évolution ultérieure du 7e Art, qui va vite reprendre du panorama l'idée de spectaculaire et de la foule. Quand la télévision s'imposera aux Etats-Unis, vers 1950, il reprendra effectivement l'idée de largeur démesurée. Presque carrée au temps du muet, l'image va s'aplatir en VistaVision, en CinemaScope et bien sûr en panoramique. On en arrivera à recréer des structures sphériques, analogues à celles d'antan, pour projeter en Cinérama. Mais l'entreprise avortera. Le public comprendra vite que le contenu l'emporte sur la forme, par ailleurs extrêmement coûteuse.

Un accrochage bien compliqué 

Restait précisément à donner un autre type de forme à l'exposition, conçue comme l'événement phare des Musées d'art et d'histoire genevois pour 2015. Le bébé a été confié au Lausannois Adrien Rovero, sorti de l'ECAL. Ce monsieur en a fait un peu beaucoup, sacrifiant le fond à l'effet. Dans des salles repeintes en bleu pâle, couleur froide s'il en est, Rovero et ses collaborateurs ont disposé des œuvres de manière insolite. Frappante. Dérangeante. On sent que tout se veut désespérément moderne. Ce ne sont pas les rares panneaux explicatifs qui viendront mettre de l'ordre dans ces innovations. Rédigés sur des panneaux posés contre les cloisons, ils voient leur texte rétrécir au fil des lignes, comme dans les salles de consultation des ophtalmologues. 

La présentation laisse du coup perplexe. Pourquoi, après avoir pénétré sur un cylindre pendu au plafond à la manière d'un abat-jour de lampadaire, faut-il qu'un panorama urbain américain se retrouve interrompu par l'incendie d'un Zeppelin ou la vie médiatique de Gloria Vanderbilt? Pourquoi loger aussi haut le beau panorama de Constantinople, réalisé par Pierre Prévost en 1818 (que le Louvre vient de restaurer pour l'exposition «Voyages» imaginée par Philippe Djian)? Pourquoi introduire à mi-parcours l'idée du spectateur face à l'immensité, thème préféré du romantisme allemand? Pourquoi... Pourquoi...

Le rappel du "Stairs" genevois

Bref, l'exposition exigerait un mode d'emploi,comme certains appareils un peu trop compliqués. L'aspect visuel ne rétablit pas toujours l'insatisfaction générée par tant de questions sans réponses. Il y a bien sûr des tableaux de qualité, dont le beau «La Durance à Cadenet» de Paul Camille Guigou, des œuvres étonnantes, comme le David Hockney en 60 morceaux, et des rappels utiles parmi lesquels figure l'opération «Stairs» de Peter Greenaway à Genève en 1994. L'ensemble n'en reste pas moins bancal. Un sujet aussi complexe aurait exigé un maximum de rigueur.

Pratique

«J'aime les panoramas», Musée Rath, Place Neuve, Genève, jusqu'au 27 septembre. Tél. 022 418 33 40, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (DR): Jean Dujardin en OSS 117.

Prochaine chronique le samedi 19 juin. A la découverte de Louis Stettner à la Fondation Auer pour la photographie d'Hermance.

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