Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Dans le bleu, avec l'utopiste Monique Frydman

Quand elle s'ouvre d'un seul battant, place des Casemates, la porte est rouge. Sang de bœuf. Elle doit d'autant plus se remarquer que l'entrée tient du boyau obscur. Il fallait brandir une véritable muleta sous l’œil des passants, par ailleurs peu nombreux dans cette partie de Genève. Espace Muraille se situe en effet loin du quartier des galeries, sous un bel immeuble de la rue Beauregard. Un nom qui devient ici tout un programme... 

«C'est une maison dont j'ai hérité de ma mère, née Vernet», explique un entrain tout généalogique Eric Freymond, le «concepteur» de la chose avec son épouse Caroline. «L'édifice se trouve dans la famille depuis plus de deux siècles. Je rappelle qu'il fait partie d'un lotissement imaginé en 1775.» Dans les années 1960, il a été restauré par la mère d'Eric. Toutes sortes de travaux nouveaux ont été effectués depuis. «Il restait juste la question des caves, sur deux étages. C'était un bel espace, avec un sol en terre battue.» Problème vite résolu. «Le meilleur moyen d'utiliser ces quelque 300 mètres carrés semblait d'en faire un lieu dédié à l'art, sans ouvrir pour autant une galerie de type classique.»

Des projets ambitieux

C'est chose faite depuis 2014. Il faut dire que Caroline Freymond s'était fait la main à Gstaad, puis à Paris. «Je garde Gstaad, j'ai laissé tomber Paris, on ne peut pas s'occuper de trois endroits à la fois, surtout quand on habite à Londres», explique celle qui fut naguère avocate, tout comme son mari. «Moi, je suis ensuite devenu gestionnaire de fortune», reprend l'époux. «J'ai liquidé mon cabinet fin 2014.» Il faut dire que le projet d'Espace Muraille se révèle ambitieux. «Nous voulons mener à bien des initiatives avec lesquelles nous nous sentons en harmonie.» L'idée est faire peu, mais bien. En collaborant si possible avec des créateurs. C'est le cas ici avec Monique Frydman, qui occupe l'intégralité des lieux, alors qu'il y avait jusqu'ici eu deux expositions simultanées. 

«Quand j'ai rencontré l’œuvre de Monique», raconte la commissaire Laurence Dreyfus. «je me sentais intimidée par son auteure. Je me trouvais face à quelqu'un travaillant à Paris pour le Mobilier national, à Sèvres pour la Manufacture et qu'on avait vu au Louvre, où Monique avait présenté «Polyptyque Sassetta». C'est une femme qui ne s'est pas coulée dans le moule du marché de l'art contemporain.» Tout a heureusement bien été. Laurence s'est retrouvée prise entre un «couple de passionnés» et une dame charmante, se disant ravie de l'exercice. «Il s'agissait de concevoir un parcours cohérent avec des tableaux réalisés entre 1989 et 2015.» Des dates par ailleurs sans réelle importance. «Je classerais volontiers Monique Frydman parmi les intemporels.»

L'utopie colorée

«C'est toujours difficile de parler de son travail», complète dans l'enchaînement l'artiste, qui chemine en solitaire depuis près de quarante ans. «Je suis ici partie d'une demande. Nous avons beaucoup dialogué.» Ces échanges ont pu se faire autour de l'«U-topie de la couleur», qui donne aujourd'hui son nom à la manifestation. «Je pense que la couleur doit se conquérir. Elle m'est longtemps restée interdite, même si j'ai toujours fait de la peinture, car elle me semblait trop liée à la jouissance. Je considère maintenant qu'elle va au-delà. Elle traverse l'histoire de l'art depuis le temps des cavernes. J'ai fini par la porter en moi. Par l'apporter aux autres. Je montre ici surtout du bleu, parce que cette tonalité représente selon moi l'utopie. L'immatérialité.» 

Il ne faut pas imaginer, dans l'Espace Muraille, des tableaux tendus sur des supports classiques. Monique Frydman n'a pas été appelée pour rien par le Mobilier National afin de créer des tapisseries suspendues dans le vide. D'abord, elle pouvait y satisfaire son nouveau besoin de couleurs. «C'est magique de voir toutes les bobines avec leurs centaines de teintes possibles. J'entrevois la splendeur du monde. Choisir, c'est le plaisir.» L'artiste restait ensuite détachée du mur. Elle flottait. Tout comme ici, à Genève. Les œuvres accrochées accumulent les couches de tarlatane. «Un tissu banal, disponible dans les marchés. Je le teint, puis je le peins. Les superpositions créent ensuite des effets de moirage.» La lumière entre en jeu. «Tout se modifie selon sa source et son intensité.» 

C'est donc une exposition changeante que le visiteur peut ici trouver, même s'il reste dans des caves (somptueusement aménagées). Une exposition qui révèle une créatrice différente. Hors normes. Car il ne faut pas se faire d'illusions. En temps normal, même si l'on tente de nous dire le contraire, l'art contemporain reste souvent bigrement normatif...

Pratique

«Monique Frydman, U-topie de la couleur», Espace Muraille, 5, place des Casemates, Genève, jusqu'au 2 mai. Tél. 02 310 42 92, site www.espacemuraille.com Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 12h et de 13h à 18h, le samedi dès 11h. Je profite de l'occasion pour signaler le livre sur Monique Frydman par en 2013 aux Editions du Regard. Ce bel ouvrage de 160 pages demeure disponible en librairie. Photo (Espace Muraille): Dans les bleus, avec Monique Frydman.

Prochaine chronique le jeudi 12 mars. Du poil, et au masculin, avec une exposition et un livre.

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