Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Dans l'"Antre" des frères Chapuisat

Comme le furet, il court. Pas facile d'attraper Gregory, le frère Chapuisat occupant le devant de la scène depuis le retrait de son frère dans la paternité. Rendez-vous a été pris en septembre lors du vernissage d'"Antre" à la galerie genevoise de Laurence Bernard. L'homme a depuis donné une autre exposition à Versailles. Il repart après notre entretien pour Paris, où les frères proposeront le 22 octobre la plus grosse pièce de la FIAC... dans le Jardin des Tuileries. Puis il y aura de nouvelles installations. Et d'autres encore. L'agenda des Genevois est plein jusqu'en 2016. 

Gregory Chapuisat, quand on dit frères, combien êtes-vous en tout?
Deux de sang. Avec quatre ans de différence. Je suis né à New York en 1972, fruit de l'ambition paternelle. C'était la capitalisme des années 70. Le mythe de la réussite en Amérique. Puis mes parents sont rentrés au pays, et ils n'en sont plus repartis. Cyril a vu le jour à Bienne en 1976. Mais, comme nous travaillons en équipe, nous avons aussi des frères de cœur. 

Vos études?
Nous étions au départ illustrateurs. J'ai fait un "major" en illustration et un "minor" en arts plastiques à Los Angeles. Mon frère suivait ses écoles parallèlement à Londres. Mes parents étaient persuadés que l'avenir appartenait à ceux qui étudiaient en anglais. Je reste pourtant moyennement doué pour les langues... 

Avez-vous exercé la profession?
Pas vraiment. Ce que nous produisions était trop personnel. Trop fusionnel aussi. Durant nos études, nous avions beau nous trouver à des milliers de kilomètres l'un de l'autre. Nous avions le même type de fantasmagories. Nous réagissions de la même manière. Nous avons donc décidé, au lieu de créer artificiellement des différences, de souligner cette gémellité. Cela a marché, avec des résultats joyeux. Festifs. Et un jour nous nous sommes retrouvés invités à Genève dans une exposition de groupe. Elle se tenait à la Servette, dans un anciens magasin de Pfister. Mon frère proposait un film en 8 millimètres, ce qui faisait déjà très archaïque en 2003. Il lui fallait de l'ombre. Nous avons imaginé un igloo de branchages. Nous nous sommes littéralement perdus dedans. Il y avait un tel plaisir à le bâtir! 

Quelles réactions?
Formidables! Nous avons réalisé qu'il y avait là un potentiel. Nous étions libérés de l'illustration, avec ce qu'elle comportait de trop intime à nos yeux. Nous nous montrions moins au public. C'était désormais comme si nous portions un masque. 

La suite...
Je suis de nature impulsif, contrairement à Cyril. J'ai lâché mon travail alimentaire, j'ai pris mes économies à la banque, qui devaient se monter à 10.000 francs, et nous sommes partis pour Bâle. Il y avait là un espace vide pour trois mois. Nous avons créé notre première installation d'après une nouvelle inachevée de Kafka, "Le terrier". J'avançais tête baissée. En pensant se moquer de moi, ma mère et mon frère m'ont offert un livre, trouvé aux Puces, qui s'intitulait "How to be a Succesfull Artist". Je l'ai dévoré et mis en application. Il y avait réellement tout dedans. 

Impression bâloise.
Un succès hallucinant. Nous ne ressemblions à rien, ce qui est précieux. Les élèves des écoles d'art, vis à vis desquelles j'éprouve la plus grande méfiance, forment des clones presque tous identiques. Mieux vaut rester autodidactes. Bâle a donc fait parler de nous. Le bouche à oreille a fonctionné à plein rendement. Le directeur de la Neue Kunsthalle de Saint-Gall, qui nous a alors donné carte blanche pour les vingt ans de son institution, n'avait même pas vu "Le terrier"! Il nous a permis d'entrer dans le monde officiel de l'art. Mon père s'est du coup mis à croire en nous. Quant à ma mère, elle a été suivre des conférences de Christian Bernard au Mamco. 

Vous allez depuis de ville en ville et d'installation en installation.
C'est logique. Vu ce que nous faisons, nous n'avons pas d'atelier. Il n'y a pas de sélection possible par un commissaire. Il faut nous faire confiance. Nous recevons une proposition. Nous réfléchissons en fonction du lieu et bien sûr du budget. Il y a aussi une date. Là, nous l'imposons aujourd'hui. C'est quand nous serons libres. Les choses s'enchaînent en effet tout le temps. Il a fallu créer des priorités. Elle sont simples. Pour une exposition en solo, nous gardons le contrôle total. Pour les aventures collectives, nous déléguons beaucoup. 

Vous arrive-t-il de refaire une pièce?
Au début, nous étions totalement contre cette idée. Le concept de série me dérange aujourd'hui moins. Je ne me sens plus obligé, à cause de mon éducation sans doute, de devoir sans cesse créer du nouveau pour ne pas lasser. Il existe donc des protocoles. Mais le simple fait de se trouver dans un nouvel endroit change toujours des choses. 

Ce qui frappe, dans les œuvres des frères Chapuisat, c'est le goût des espaces renfermés, des labyrinthes, des nids...
Je pense que nos créations reflètent une enfance prolongée. Nous touchons à des émotions ressortant des jeunes années. Ces expériences sont communes à tout le monde. Nous avons ainsi peur du noir, peur du vide, peur d'une eau sans fond... Il y a cependant quelque chose qui me frappe. Au départ, nous pensions rejeter tout élitisme. Et en fait, nous en avons créé un autre. Nous restons réservés à ceux qui ont assez de courage et qui nous font suffisamment confiance pour entrer dans nos œuvres. Dans l'actuel "Antre", il faut pénétrer dans le trou sans savoir ce qu'il y aura derrière. En principe, il ne se passe rien si l'on est seul dans le noir. Selon mon expérience, les vraies paniques demeurent collectives. C'est en fait la crainte de l'autre. 

Reste qu'il fait pénétrer dans un espace inconnu!
Dedans. Dessous. Il faut s'approprier la chose en la touchant. C'est le contraire des salles de musée ou tout contact physique reste interdit. 

Vous a-t-on jamais demandé de vivre dans une de vos installations?
Bien sûr! Là aussi, nous étions au départ contre. Nous ne sommes pas des singes au zoo. Il a fallu trouver un biais. C'était au CAN de Neuchâtel, où Arthur de Pury accomplit un travail remarquable. Nous avons imaginé une sorte de maison sur pilotis. Nous étions dedans. Les visiteurs dessous. Nous restions, au propre comme au figuré, dans une position dominante. 

Que subsiste-t-il des vos installations après démontage?
Jusqu'ici, rien. Le bois était donné à des jeunes artistes ou finissait pour le chauffage. Nous sommes des gens de l'éphémère, ce qui rejoint finalement l'éternité. Nos pièces ne vieillissent pas. Elles restent dans leur jeunesse pour ceux qui les ont vues et sur les images qui en subsistent. Nous ne figurons par conséquent dans aucune grande collection privée, ni dans les salles permanentes d'un musée. Mais là aussi, c'est en train de changer. Il y a en ce moment des tractations pour faire entrer une énorme pièce dans une collection française. 

Ceci vous oblige du coup à voyager tout le temps.
Je ne reste jamais plus de trois mois au même endroit. Je suis devenu nomade, ce qui me convient très bien. Si je redevenais sédentaire, je me sentirais pépère. Ou alors, je deviendrais ce que l'on appelle un diogène. Notez que mon frère suit aujourd'hui un chemin différent. Il vit en famille, avec comme centre d'intérêt son fils. Il est béat devant lui. 

Mais comment collaborez-vous, alors?
Nous élaborons la théorie ensemble. Les idées, c'est plutôt moi qui les lance. Il me freine en tenant le rôle du directeur artistique. Je suis très impulsif, je vous l'ai dit. Mais mon enthousiasme tend à retomber. Cyril tient mieux la distance. Il a plus les pieds sur terre. Il possède davantage d'endurance. Nous nous complétons en fait très bien. 

Vous utilisez par ailleurs des équipes.
Oui. "Antre", chez Laurence Bernard, c'est cinq personnes. Six par moments. A Paris, bien davantage, afin que les projets ne se télescopent pas. Pour l’œuvre qui est en train de se monter dans le Jardin des Tuileries, j'ai les Compagnons de France. Des gens qui représentent des siècles de tradition et de savoir faire. Ils ont élaboré des plans au millimètre. Ils ont fait des essais avec des maquettes. Je peux avoir toute confiance en eux. L'installation pèsera près de vingt tonnes. Si elle figure à la FIAC, c'est qu'on espère bien la vendre.

Pratique 

"Antre", galerie Laurence Bernard, 2, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 18 octobre. Tél. 022 320 61 24. Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, samedi de 14h à 17h et sur rendez-vous. Photo (DR): Les frères Chapuisat au travail. Gregory, c'est celui de gauche.

Prochaine chronique le mardi 14 octobre. Venise rend hommage à la marquise Casati, l'extravagante muse des symbolistes, puis des futuristes et des surréalistes. Un délire total!

 

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