Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Collectionneur hors normes, Jean-Paul Barbier-Mueller est mort

Crédits: AFP

Les bougies vacillantes donnent l'impression de ne jamais devoir s'éteindre. Jean-Paul Barbier-Mueller avait été tant de fois sauvé à la dernière minute dans un hôpital qu'on avait fini par le croire éternel. Pas de mois sans qu'il y ait une alerte. Pas de semaine sans qu'un rendez-vous soit décommandé parce que «le patron», comme l'appelait sa directrice de musée Laurence Mattet, avait ressenti un malaise ou une douleur devenue intolérable. Les vertèbres empilées ne composent pas pour rien une colonne. Quand celle-ci vous lâche et que vous souffrez en plus de bien d'autres maux physiques, vous ne connaissez plus que des répits momentanés. Jean-Paul Barbier-Mueller avait encore reçu des moments de grâce ces derniers temps. La dernière fois que je l'ai vu, à la fin octobre, la conversation se révélait même enjouée. 

Car il faut bien le dire! Jean-Paul Barbier-Mueller, qui vient de s'éteindre le jeudi 22 décembre à 86 ans, était avant tout un conteur. Il avait connu tant de gens et il en gardait si forte la mémoire qu'avec lui tout devenait récit. Ou plutôt tableau, car il y avait de la couleur. L'homme, qui venait de s'asseoir à grand peine sur un canapé, évoquait. Mettait en scène. En perspective aussi, du reste. Dès qu'il devenait question de restitutions d'oeuvres d'art, de dessous du marché ou de l'«étrange vie des objets» (pour parler comme Maurice Rheims) JPBM se faisait intarissable. Il suffisait que son interlocuteur recentre à espaces réguliers le débat. Comme tous les gens ayant beaucoup à dire, le narrateur n'était que digressions. Une forme comme une autre de progression.

L'argent comme moyen

On a beaucoup parlé de l'homme d'affaires. Il disait ne pas avoir eu grand mérite, vu la médiocrité des ses concurrents. J'avais cependant fini par me dire que les fameuses affaires, pour la plupart immobilières, n'avaient constitué pour lui qu'un moyen. C'était son charbon. Son plein d'essence. Sa boîte de vitamines. L'argent servait avant tout à acquérir des objets. Beaucoup d'objets (il y a même eu un château en France!). Puis à les relier entre eux, en prenant soin que la collection ne prenne pas le pas, avec ses exigences propres, sur les goûts parfois contradictoires de l'amateur. 

Comme Obélix, Jean-Paul Barbier-Mueller était tombé tôt dans la marmite. Une base très classique, jamais reniée par la suite. On oublie trop que le fanatique d'art africain ou océanien cohabitait sans aucune peine chez lui avec un spécialiste de la poésie du XVIe siècle. Un goût des lettres, qu'il avait associé à celui de l'Histoire. Il existe ainsi la Bibliothèque italienne, confiée à la Faculté des lettres. Elle vient de sortir deux ouvrages. Il faut citer l'ensemble de pamphlets religieux, offerts il y a quelque temps au Musée international de la Réforme. Et je retiens surtout le «Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle, 1549-1615», dont le tome trois a récemment paru chez Droz. Une somme de 4800 pages environ, écrite à rebours des modes, avec deux collaborateurs à peine. Tout le monde l'avait traité, me disait récemment JPBM, de rat de bibliothèque. De monument de poussière. Et pourtant! Les volumes quatre et suivants sont prêts.

Passage à l'Afrique 

La vie a ses hasards, qui n'en sont pas vraiment. En rencontrant Monique Müller au début des années 1950 (fiançailles en 1952, mariage trois ans plus tard), le débutant ne savait pas qu'il en épouserait aussi le père. Josef Müller avait été dès 1907 un amateur d'avant-garde. Il s'était recentré plus tard, pour des raisons en partie financières, sur un art qu'on qualifiait encore de «nègre». Il n'y avait qu'à ramasser dans les années 1930 les sculptures d'Afrique ou d'ailleurs. Un bon œil suffisait. Jean-Paul Barbier (le Mueller ne se verra accolé au nom que bien plus tard) a alors su regarder en compagnie de son beau-père. L'écouter. Il aura fréquenté par la suite les bons marchands. Ceux qui donnent de vrais conseils. Le Genevois aura aussi voyagé. L'Afrique. L'Indonésie. En 1977, il pouvait ainsi ouvrir son musée, qui se trouvait alors près de l'Ecole-de-Chimie. 1977 marquait par ailleurs un passage de témoin. C'est le moment où s'est éteint le Soleurois Josef Müller. 

Bientôt installée au 10, rue Calvin, l'institution a beaucoup exposé. Enormément édité, surtout. Elle a fêté sa centième publication il y a un an ou deux. Le musée a aussi sorti une revue annuelle scientifique, «Arts & Cultures». On ne peut pas dire que les autorités aient soutenu cette initiative privée. Seul, le Musée d'art et d'histoire, alors dirigé par Cäsar Menz, a montré des fleurons (JPBM aimait le mot «fleuron») des collections (1). Les boucliers. Le fonds archéologique aussi, l'amateur ayant étendu ses curiosités à l'art des steppes, aux marbres classiques ou aux bronzes vietnamiens. Pour le reste, rien. Aucun soutien. Même pas une visite. JPBM s'en consolait en se disant que la Fondation Baur n'était guère mieux traitée par Genève.

Un humaniste bon vivant 

Le musée genevois a fait des petits, tandis que les expositions qu'il organisait se promenaient, parfois des années, dans le monde entier. Il y a eu une courte aventure en Afrique du Sud. Une autre, nettement plus longue, à Barcelone. Un palais gothique de la vieille ville montrait de l'art précolombien. Somptueuses présentations. La chose a mal fini. L'Espagne n'a pas acheté l'ensemble, comme prévu, et tout a passé aux enchères chez Sotheby's Paris. Un deuil difficile à faire. Mais il restait la rue Calvin pour montrer des ensembles africains très importants. D'autres ont été vendus et surtout donnés à des musées, comme le Quai Branly. Monique et Jean-Paul Barbier-Mueller étaient en effet liés à son directeur Stéphane Martin. 

Lentement, méthodiquement, JPBM construisait ainsi son oeuvre. Ce flamboyant, car c'était tout de même un personnage étonnant, édifiait sa cathédrale artistique et littéraire. Son musée était devenu assez vite un lieu de référence. La fondation qui y était plus récemment accolée (c'était en 2010) encourageait par ailleurs la recherche de terrain, publiant des livres que Jean-Paul Barbier-Mueller trouvait lui-même terriblement austères, voire pire. Tout le monde n'a pas la science joyeuse, pour ne pas dire le gai savoir. Avec ce Genevois disparaît en effet un humaniste bon vivant, un savant qui aimait rire, un patriarche gardant des appétits de jeune homme, un collectionneur ne mettant pas en avant l'argent, mais le savoir. Sa maison semblait déjà d'un autre temps. Mais c'était le monde, et non lui-même, qui avait vieilli.

Une tradition poursuivie 

Je terminerai en présentant mes condoléances à son épouse Monique, collectionneuse, à ses trois enfants Thierry, Stéphane et Gabriel, collectionneurs, et à ses petits-enfants suisses ou américains, pour qui c'est déjà bien parti. Il y a bien sûr l'avenir des collections. Immenses. Il y a le futur du musée. A régler. Mais ce sera pour plus tard, quand tout recommencera sous une autre forme. Gageons cependant que chaque objet, même le plus infime, deviendra désormais un objet de mémoire. Il en aurait des choses à raconter! 

(1) Il y a aussi eu, soyons justes, une très ancienne exposition au Musée Rath, avec de l'art tribal indonésien.

Photo (AFP): Jean-Paul Barbier-Mueller, il y a quelques années, au milieu d'objets africain.

Texte intercalaire.

P.S. Tandis que je relis ce texte, quelques heures après l'avoir envoyé, je réalise que la disparition de JPBM me fait encore d'effet que le ne l'avais imaginé. Il me manquera ses envolées, ses indignations, ses rappels historiques, ses rosseries aussi, je dois bien l'avouer. Avec lui, tout devenait plus grand que nature. Et quarante ans de relations avec quelqu'un, c'est long...

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