Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Claude Ritschard était une vraie femme de musée

Elle avait disparu des regards, puis finalement des esprits. Plus personne, ou presque, ne me parlait de Claude Ritschard, naguère présente sur tous les fronts. Une annonce minuscule, dans le journal du 8 juin, apprenait son décès «dans sa 70e année». La mort s'était produite une semaine plus tôt, le 1er juin. Les hommages sont resté peu nombreux. Et pourtant! La conservatrice honoraire des Musées d'art et d'histoire aura marqué le panorama culturel de la Genève des années 1970, 1980, 1990, voire 2000. On se souvient de l'exposition sur Cléopâtre au Musée Rath de 2004, pour laquelle Claude avait dépensé beaucoup de sa légendaire énergie. 

Claude était grande, tannée par le soleil et mince jusqu'à la sécheresse. Cette brune se reconnaissait à ses cheveux courts et à ses lunettes, d'un modèle très typé. Il fallait surtout l'entendre parler. La femme possédait le sens de l'expression orale, avec le mot juste et la phrase retombant sur ses pieds. Elle tenait ce qu'il faut appeler un discours. Comprenez par là une chose pensée, élaborée, construite, destinée à se voir diffusée de la manière la plus claire et la plus convaincante possible. Avec Claude, pas de mot creux. Pas de pensée toute faite. Pas de citations fleurant le bagage universitaire. La créatrice d'expositions s'appliquait simplement à transmettre.

Le contemporain et l'Egypte 

On se rend compte, au moment où les gens disparaissent, qu'on les a connus de loin, et souvent par intermittences. Je ne sais en fait rien du parcours de Claude Ritschard. Rien de son existence privée. Rien de ses dernière activités. Nous nous seront croisés durant des décennies, afin de parler de choses très différentes. Officiellement responsable des collections d'art moderne et contemporain (1) des Musée d'art et d'histoire, qui ne brillent pas par leur richesse, Claude débordait facilement sur d'autres domaines. C'était une passionnée de l'Egypte, où je crois qu'elle possédait une petite maison. Le monde islamique la fascinait. Normal, dans ces conditions, qu'elle se soit aussi bien attachée à mettre en valeur le don Pozzi de miniature indiennes (ou la Collection Khalili, alors destinée à rester pour de bon à Genève!) que John Armleder et Pierre Klossowski (2). 

Claude était connue comme un bourreau de travail. Bourreau d'elle-même et des ses collaborateurs. Aucun sujet ne lui semblait creusé assez profond. Il est clair qu'une telle personnalité se devait d'indisposer. Elle faisait de l'ombre aux autres, même s'il est arrivé à Claude de mener à bien des aventures commencées par des collègues. Après une période où rien ne semblait pouvoir se faire sans elle est donc intervenue une sorte de disgrâce. La conservatrice s'est retrouvée au rancart, puis à la retraite. Je me souviens ainsi de l'avoir rencontrée, au Musée de l'horlogerie semi désaffecté, dans un bureau loin des centres névralgiques. Le MAH a toujours tenu du panier de crabes, du nid de vipères et de la fosse aux serpents. Un zoo à vrai dire assez étrange.

Un monde qui a bien changé

Puis est venu le temps de l'oubli. Aucune nouvelle! D'autres générations sont arrivées au pouvoir. Différents problèmes ont surgi, dont celui, douloureux, de l'agrandissement. De nouvelles crispations se sont faites sentir. Dans la galerie des ancêtres, Claude Ritschard a du coup rejoint Charles Goerg, l'homme par qui l'art contemporain est entré au musée, Maurice Pianzola ou, plus lointainement, Pierre Bouffard. Mais, contrairement au devoir d'un musée, on peut dire que celui-ci a la mémoire courte. Même Cäsar Menz, le directeur dont Claude Ritschard fut le bras droit, entre aujourd'hui dans les limbes... 

(1) Claude Ritschard faisait d'ailleurs partie de nombreux jurés délivrant des bourses ou des prix.

(2) Claude fut également responsable, entre 2002 et 2007, de la revue du MAH appelée «Genava». Il s'agissait alors d'une publication annuelle énorme. Elle a fondu depuis. Et on attend toujours, sauf erreur de ma part, l'édition de 2014. 

Texte intercalaire. Photo (DR): La seule image, floue et minuscule, trouvée de Claude Ritschard sur la Toile.

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