Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Classé, le cinéma Plaza est menacé de mort

Toute victoire reste provisoire. Toute défaite est définitive. Autant dire que les défenseurs du patrimoine doivent demeurer vigilants. Or une nouvelle menace se profile pour Genève, où l'urbanisation du XIXe siècle, puis la spéculation d'après 1945 ont fait au moins autant de dégâts qu'un bombardement allemand ou anglais. Il s'agit de sauver le cinéma Le Plaza, inauguré en 1952. C'est d'ailleurs un peu tard. Avant même que le projet de reconstruction soit accepté, les actuels propriétaires du bâtiment ont commencé à vider la salle de son mobilier, de ses équipements intérieurs et de son matériel de projection, inutilisé depuis onze ans. 

C'est dans l'euphorie de l'après-guerre qu'un côté de la rue du Cendrier a été entièrement reconstruit en verre et acier. On peut discuter du procédé d'alors, qui dénaturait un quartier ancien après avoir rasé de nombreuses maisons. Reste que le bâtiment est là. Longtemps resté le mal-aimé de l'architecture genevoise, Marc-Joseph Saugey (1908-1971) y avait installé le plus vaste cinéma de Genève, avec le Rialto ouvert en 1932 (1). Le lieu comportait en effet à l'origine 1250 sièges. Un nombre revu par la suite à la baisse, en partie pour des raisons de confort, en partie pour pallier la chute de fréquentation des salles obscures.

Une prodigieuse charpente en aluminium

Typique de l'époque, Le Plaza a été conçu en éventail avec un écran véritablement géant: 14 mètres sur 6. C'était le moment où apparaissait la VistaVision, puis le CinémaScope, suivis par une éphémère pellicule 70 millimètres enlevant tout grain à l'image. J'ai ainsi le souvenir d'y avoir vu, dans un parterre où les places des deux premiers rangs coûtaient 4 francs, «Le Docteur Jivago». La chose était permise par une charpente exceptionnelle en aluminium. Sa portée était de 40 mètres, prouesse alors unique en Europe. 

Le Plaza a fini par fermer ses portes. Le cinéma a été classé en 2004. Une décision confirmée par le Tribunal Fédéral, les nouveaux propriétaires de l'immeuble ayant fait recours. Il s'est alors passé une chose étrange, même pour Genève où les choses se passent d'une manière si désordonnée qu'on s'y croirait parfois déjà en France. «Sur intervention du Conseil d'Etat», précise la pétition circulant aujourd'hui pour sauver Le Plaza, «la salle n'a pas été inscrite au patrimoine». Une lacune qui laissait la porte entrouverte. Il suffisait ensuite de la défoncer.

L'affectation est à garder 

Résultat de cette «Genferei» de plus? Le fonds d'investissement possédant l'immeuble et voulant le rentabiliser a déposé début 2015 une demande de démolir Le Plaza, «en annonçant qu'il n'avait pas l'intention de refaire une salle de cinéma.» Un choix qui tombe par ailleurs mal. Je rappelle que les trois Rex, dans les Rues Basses, sont voués à la disparition. Même si la valeur architecturale de ces derniers est celle de Confédération Centre, et donc nulle, cela n'en retire pas moins les écrans du cœur de la cité. Le 7e art deviendra désormais un art périphérique ou suburbain. 

Une pétition circule donc. Elle entend sauver un lieu non seulement en raison de son architecture, mais pour son affectation. «Les soussignées et soussignés demandent au Conseil Municipal et au Conseil administratif de la Ville de Genève de....» C'est un non à la démolition, assorti d'une obligation de tout faire afin que le phénix renaisse de ses cendres, «y compris par rachat». Après tout Lausanne a bien acquis en 2010 le Capitole, une salle des années 50 avec son installation d'époque. Un projet y est en réflexion avec la Cinémathèque suisse (2).

Saugey, un architecte déjà malmené 

Je rappellerai pour terminer plusieurs choses. C'est par un mouvement de protestation que Le Paris, un autre cinéma conçu par Marc-Joseph Saugey en 1955-57, a été sauvé de la casse. L’œuvre de cet architecte a par ailleurs déjà largement disparu. Certes, un événement comme Expo 64 à Lausanne devait rester par essence éphémère. Mais, même si l'homme disait «construire pour vingt ans seulement», il faut constater la disparition de l'immeuble du début de la rue de Lausanne comprenant le cinéma (ovale) Le Star. Un curieux centre de boutiques, en forme de rampe hélicoïdale, a également depuis longtemps disparu du paysage des Rues Basses. 

Un dernier mot, tout de même. Je n'aime personnellement pas du tout l'architecture de Saugey. C’est un goût. Côté cinéma, je préfère nettement les moulures de l'Alhambra, ex-Omnia des années 1920, qui vient d'être inauguré après une (longue) restauration. Cela n'empêche pas Le Plaza d'être admiré par une jeune génération d'architectes et de posséder une indéniable importance historique. Il faut donc signer la pétition, qui est à envoyer à Mireille Smulders, 17, rue Charles Giron, 1203 Genève avant le 19 avril. 

(1) Le Rialto a été démoli intérieurement pour y installer des salles multiples. 

(2) Le Capitole a longtemps été tenu à bout de bras par Lucienne Schnegg, sa propriétaire. La défunte Jacqueline Veuve lui avait dédié tout un long-métrage, «La petite dame du Capitole». Le cinéma comprend un bâtiment encore plus étonnant. Cet ancien music hall, inauguré en 1928, a conservé à l'arrière deux étages de loges.... vides depuis 1930. Et cela en plein Lausanne!

Photo (DR): Le Plaza au temps de sa splendeur. "Thérèse Raquin" de Marcel Carné datant de 1954, la photo doit être de 54-55.

Ce texte est accompagné d'un autre sur le sauvetage des salles de cinéma historiques. Il se trouve dans la file immédiatement en dessous.

Prochaine chronique le jeudi 9 avril. Gauguin à Bâle. Il fallait bien que je finisse par voir l'"exposition événement".

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